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Christ-Roi de l'univers - A - 2017

Fr Jacques-Benoît Rauscher op

St Matt 25,31-46

Frères et sœurs,
On dit que Noël est la période où l’on peut retrouver un esprit d’enfance. Si cela est vrai, on pourrait dire la même chose de l’Évangile que nous venons d’entendre et qui vient fermer l’année liturgique.
Il y a presque tous les éléments d’un bon conte pour enfants. On nous parle d’un Roi qui juge dans son Royaume. Et puis, comme dans tous bons contes pour enfants : il y a des méchants et des gentils. Les méchants sont punis ; les gentils sont récompensés. Il y a même une bonne morale qui est susceptible d’éduquer de transmettre de bonnes valeurs : il faut aider les plus pauvres, visiter les prisonniers et les malades, aider les étrangers. Finalement, tout cela n’est pas facile, mais tout cela paraît limpide, bien huilé comme un beau conte, bien comme il faut.
Pourtant, il y a un MAIS. Il y a quelque chose qui ne colle pas tout à fait à l’aspect de ce beau conte pour enfants à travers lequel on pourrait lire un peu facilement cette page du chapitre 25 de l’Evangile de Matthieu. Il y a une question qui se pose après la proclamation d’un tel texte : « où y mettez-vous les catholiques pratiquants ? où y mettez-vous les chrétiens en général ? ».
Je ne suis pas en train de vous dire qu’il est difficile de se classer ou de classer les uns ou les autres dans la catégories des élus ou des damnés. Je ne suis pas en train de vous dire qu’il ne faut pas juger les autres ou se juger soi-même. C’est vrai. Mais si je vous demande « où placez-vous les chrétiens dans ce texte ? » c’est parce que la question se pose d’une autre manière.
Je m’explique. Ce texte vous l’avez entendu et écouté. Comme des millions d’autres chrétiens aujourd’hui à travers le monde aujourd’hui. Comme des dizaines de milliards de chrétiens depuis près de 2000 ans l’ont entendu. Donc vous SAVEZ que le Christ s’identifie aux malades, aux prisonniers, aux étrangers. Donc vous ne serez PAS surpris, au jour du jugement, qu’Il vous dise ce que tu as ou ce que tu n’as pas fait à l’un de ces petits, c’est à moi que tu l’as fait ou ne l’as pas. Pourtant, l’Evangile nous dit que tous, les élus comme les condamnés, seront surpris de découvrir que c’était le Christ qui était caché sous les traits des malades, des prisonniers, des étrangers. Comment comprendre cette surprise, alors que l’Evangile de ce dimanche semble nous donner la bonne règle de conduite ? Je verrais deux explications.
La première réside dans notre difficulté à croire Jésus présent, véritablement et simplement présent au cœur de nos vies. Au fond, il nous est plus facile de nous Le représenter en roi de gloire qui viendrait à la fin des temps que nous dire que nous ne cessons de Le croiser sous les traits des plus petits. Nous avons, nous aurons toujours du mal à croire que Dieu s’intéresse aux petits de notre monde. Sans doute cette difficulté vient-elle du fait que, souvent, nous avons du mal à reconnaître que Dieu s’intéresse à tout ce qui est petit, enfermé, assoifé en nous et que nous aimerions mieux ne pas voir. D’ailleurs, il fait plus que s’y intéresser : c’est dans nos petitesses, dans nos enfermements, dans nos soifs qu’Il est présent et nous rejoint. Nous aimerions mieux voir Dieu au Ciel, dans les palais que nous avons soigneusement rangé en nous, plus que dans nos lieux de faiblesse. Parfois, nous imaginons cette rencontre avec Dieu comme un moment extraordinaire réservé à un hypothétique au-delà. Mais admettre que nous ne cessons de croiser Jésus, spécialement là où on aimerait mieux ne pas le voir, est difficile. En ce sens, l’Evangile de ce dimanche est une invitation à la vigilance, à ne pas placer notre regard vers un horizon trop lointain. Ouvrez les yeux, vous allez bien croiser Jésus aujourd’hui ! Et vous serez surpris par la simplicité de la rencontre !

Mais il y a une autre raison qui nous permet de comprendre la surprise qui saisit les élus comme les condamnés. Pour la saisir, il faut s’arrêter un instant sur ce qui, au fond, nous sauve ou nous condamne. Ce qui nous sauve ou nous condamne ce ne sont pas d’abord les actes, bons ou mauvais que nous posons. C’est d’abord notre cœur, la manière dont se situe notre cœur, dont il est plus ou moins uni à Dieu. Dieu ne nous demande pas, ne nous demande jamais, de nous contenter d’enfiler les bonnes actions comme des perles sur un collier. Ce qu’Il nous demande, c’est que notre cœur se transforme profondément, que tout notre être se transforme pour se laisser rejoindre par Lui. En cela, les bonnes œuvres que nous pouvons pratiquer ont évidemment une valeur si elles rendent la vie des autres meilleure. Mais, pour nous, si elles ne restent que des actes que nous posons pour obtenir une récompense, elles ne seront que peu de choses. Les pratiquer doit nous aider à nous habituer à faire le bien, doit incliner notre cœur vers la pratique de l’amour, doit nous aider à faire en sorte que l’amour devienne en nous comme une seconde nature. Ce que le Christ nous demande est en fait de nous laisser surprendre nous-mêmes par cette bonté dont notre cœur, assoupli par l’exercice de la charité, est devenu capable. C’est sans doute pour cela que les élus sont surpris : la bonté dont ils ont été capables, elle est devenue en eux comme une habitude à laquelle ils ne prenaient plus garde.
Un bon exemple de cette attitude nous est donné par la vie de Saint François d’Assise. Alors que ses biographes soulignent volontiers sa générosité, ils notent une exception : François détestait la vue des lépreux. Cependant, il leur faisait l’aumône par l’intermédiaire d’autres personnes. On connaît la suite. Un jour, voyant un lépreux sur sa route, il décide de faire demi-tour et l’embrasse. Et Saint François note lui-même dans son testament : « ce qui m’avait semblé si amer s’était changé pour moi en douceur pour l’esprit et pour le corps ». Sans doute modelé par le souci qui le poussait à leur donner de l’argent, François se laisse aller à un acte d’amour qui lui échappe. Un acte d’amour qui ne lui semble plus revêtu de la difficulté de la « bonne action », mais qui l’allège et l’emplit de joie. Ce sont de ces actes dont parlent l’Evangile de ce jour. Cette capacité d’aimer peut jaillir d’un cœur, qui parfois a été asséché par le manque d’amour qu’il a rencontré, par l’exercice un peu automatique du devoir de faire la charité. Mais c’est bien ce jaillissement inattendu dont notre cœur est capable qui est source de salut car c’est Lui qui laisse Dieu nous rejoindre, qui est marque de sa présence.

Frères et sœurs, l’Evangile de ce dimanche n’est pas un conte pour enfants avec une belle morale finale. Mais il est une invitation à nous laisser surprendre. Nous laisser surprendre par ce Dieu qui se cache là où on ne l’attendrait pas nécessairement, en particulier dans nos faiblesses. Nous laisser surprendre aussi par cet amour qui peut jaillir de notre cœur si nous nous laissons former par la loi et la grâce de Dieu. Sans doute, ressemblera-t-elle à cela l’éternité autour du Christ-Roi dans la gloire : une suite de surprises. Alors ne soyons pas des chrétiens usés par la répétition d’une année couronnée par la fête du Christ-Roi, mais courons joyeux à la rencontre de notre Sauveur qui vient nous surprendre par l’inventivité de son amour. Amen