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3ème Dimanche de l’Avent - A

Père Emmanuel Decaux (Grenoble)

11 décembre 2016

Matthieu 11,2-11

Vendredi soir, au café d’Isèreanybody ?, après un grand verre de vin chaud et quelques gouttes de bière…, une étudiante me faisait part d’une question survenue dans sa fraternité. « Que veux dire la phrase de Jésus : “Heureux celui pour qui je ne suis pas une occasion de chute !” » (Mt 11, 6). À son regard un peu évasif, interrogatif, qu’a provoqué ma réponse, j’ai cru déceler un encouragement à reprendre la réponse… Je le ferai en mettant en parallèle la figure des prophètes et le charisme de la patience.
À priori, ces deux traits caractéristiques de l’expérience juive ou chrétienne peuvent paraître antagonistes. Les prophètes ont souvent, dans notre imaginaire, la figure de personnages excités, zélés, pour qui la conversion est un impératif qui n’attend pas. Je ne sais pas si Jean-Baptiste serait d’abord dépeint à-travers une note de patience. On entendait la semaine dernière sa manière d’accueillir ceux qui lui demandent le baptême : « Engeance de vipères ! Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? Produisez donc un fruit digne de la conversion » (Mt 3, 7-8). Dans le genre patient, on fait mieux… Encore faudrait-il s’entendre sur ce qu’est la patience. Là encore, l’imaginaire collectif transforme peut-être un peu vite cette vertu en attitude zen ; comme si être patient traduisait finalement une sorte d’indifférence qui s’accorderait à toute situation, toute orientation, sans trop chercher à s’inquiéter de son contenu. La patience serait ainsi le complément d’une tolérance un peu mole. Si tel est le cas, effectivement, Jean-Baptiste, les prophètes et Jésus lui-même seraient tout sauf les témoins de la patience.
L’épître de saint Jacques nous donne pourtant ces mots : « prenez pour modèles d’endurance et de patience les prophètes » (5, 10). L’auteur s’appuie pour cela sur l’exemple du cultivateur : « il attend les fruits précieux de la terre avec patience » (v. 7). On peut en retirer un enseignement assez simple : la patience a pour objet ce qui ne dépend pas directement de notre action. Ce qui dépend du cultivateur, c’est qu’il prépare la terre et qu’il sème. Mais il ne dépend pas de lui que le grain donne du fruit tel ou tel jour : il doit, avec patience, attendre le bon moment pour la récolte. Les prophètes peuvent ainsi être témoins de patience : ils sont zélés et directs pour ce qui dépend des hommes, en premier lieu de tourner le regard vers Dieu. Ils sont impatients pour ce qui touche à la conversion de nos vies. Jésus a ainsi des paroles, des gestes qui sont particulièrement clairs. Mais les prophètes sont aussi d’une extrême douceur ou patiente pour ce qui ne dépend ni d’eux ni de nous : la venue du Royaume. Il n’appartient qu’au Père, dira Jésus à ses disciples, de choisir le moment où tout sera récapitulé dans son amour.
Peut-être pouvons-nous ainsi comprendre les paroles de Jésus à l’intention de Jean-Baptiste : « Heureux celui pour qui je ne suis pas une occasion de chute ». Littéralement, il faudrait parler du « scandale », car l’expression de Jésus renvoie à la prophétie d’Isaïe : « le Seigneur que vous proclamez saint (…) sera un sanctuaire, un rocher qui fait tomber » (Is 8, 13. 14). Dieu ne s’amuse pas à nous faire des croches pattes mais, par sa présence toujours singulière et déroutante, il vient renverser notre impatience ; il vient nous délivrer d’une certaine forme d’impatience. Et c’est cela qu’il opère en faveur de Jean-Baptiste. Bien qu’il soit le plus grand des enfants des hommes, nous le voyons déplacé dans l’image qu’il se faisait du Messie. En invitant ses disciples à lui faire part des merveilles accomplies parmi les plus pauvres du peuple, Jésus vient briser son impatience : la mise en œuvre du salut ne dépend pas de Jean-Baptiste. Par contre, il dépend de lui d’accueillir le Seigneur tel qu’il se donne. En cela, Jésus n’est pas une occasion de chute définitive pour le prophète ; il est vraiment le messie, le libérateur, y compris pour Jean-Baptiste.
Dans chacune de nos vies, il y a bien des occasions de s’impatienter. Dans la vie communautaire, dans notre volonté de répondre à l’appel de Dieu… En ce temps de l’Avent, nous pouvons garder en mémoire la figure des prophètes qui, comme de bons cultivateurs, savent être fermes, exigeants pour ce qui dépend directement de nous, et pleins de patience pour ce qui dépend des autres et de Dieu. Continuons notre chemin vers Noël, vers le Ciel, avec patience et, par-là, avec humilité, simplicité, pour communier pleinement à la joie de Jésus lui-même.
Amen.