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Solennité de Saint Dominique 2026

Fr Joseph-Loubens Fortin op

Mt 28, 16-20 : Dominique, le feu de la joie qui ne consume pas

Mes sœurs, mes frères, avez-vous déjà croisé une personne dont la seule présence réchauffait votre cœur ? C’est exactement ce que l’on racontait de Dominique. Un témoin de son temps, le frère Jourdain de Saxe, disait simplement : « Il aimait tout le monde, alors tout le monde l’aimait. »
Cette phrase, si courte, résume toute une vie. Elle nous dit que la sainteté ne commence pas par des règles sévères, mais par un amour vrai, donné sans calcul. Dominique portait ce feu en lui, un feu qui ne consumait personne, mais qui réchauffait tous ceux qu’il rencontrait. Ce feu était un feu de joie. « Par cette joie, il attirait facilement l’amour de tout le monde ; il s’infiltrait sans peine, dès le premier regard, dans l’affection de tous », disait Jourdain de Saxe.
Il faut se rappeler une chose simple mais essentielle. Dominique n’a jamais porté, de son vivant, le nom qu’on lui donnera plus tard : il est resté chanoine régulier de saint Augustin, fidèle à sa règle. Ce n’est pas lui qui s’est fait « dominicain » ; ce sont ses fils, après sa mort, qui ont reçu ce nom en héritage de sa fidélité. De la même manière, Jésus n’a jamais porté le titre de « chrétien » ; il était le Fils envoyé par le Père pour une seule mission : annoncer et accomplir, par la Parole de vérité, la libération de tout homme enchaîné. Et pourtant, un jour, en traversant une région déchirée par l’erreur et la souffrance, quelque chose s’est brisé dans le cœur de Dominique. Il a vu des âmes perdues, égarées loin de la lumière du Christ, et son cœur n’a plus pu rester tranquille. Il s’est mis en route, à pied, sur les routes du Languedoc, pour annoncer, lui aussi, un seul message reçu d’en haut : Dieu aime chaque homme, sans exception, sans condition, pour toujours.
Il faut imaginer cette scène pour la comprendre vraiment. Un homme seul, sans grand moyen, marchant sous le soleil et sous la pluie, discutant avec des hérétiques, des pauvres, des marchands, des nobles. Il ne les jugeait jamais d’en haut. Il s’asseyait avec eux, il les écoutait, il leur parlait avec douceur de la miséricorde infinie de Dieu. C’est cette proximité, cette humilité concrète, qui a peu à peu converti des cœurs que la violence n’avait jamais su toucher. La vérité, chez Dominique, ne s’imposait pas ; elle se proposait, dans la tendresse.
Puis vint un moment décisif de sa vie. Il avait rassemblé autour de lui environ seize frères, lors de la fête de l’Assomption 1217 à Prouilhe, dans une communauté naissante encore fragile. Et voici qu’il prend une décision qui bouleverse tout le monde : il les disperse. Il les envoie deux par deux, vers Paris, Orléans, Rome, Bologne, Madrid, loin de la sécurité du petit groupe. Certains frères ont eu peur. Comment tenir seuls, sans le fondateur à leurs côtés ? Mais Dominique leur répond avec une confiance qui dépasse toute raison humaine : « Je sais bien ce que je fais. » Cette confiance n’était pas de l’orgueil. Elle venait d’une certitude profonde : la mission n’appartenait ni à lui ni à ses frères, mais à l’Esprit Saint lui-même, qui saurait conduire chacun au moment voulu, dans la ville qui l’attendait. Dominique disait, avec une image toute simple : « Le grain pourrit quand on l’entasse, il fructifie quand on le sème. » Frères et sœurs, combien de fois voulons-nous, nous aussi, garder nos petites sécurités, nos habitudes rassurantes, par peur de nous perdre en nous donnant ? Dominique nous montre un autre chemin, celui du don total, celui de la confiance qui ne calcule pas.
Cette scène nous rappelle celle de l’Évangile de ce jour. Jésus ressuscité rassemble ses disciples sur une montagne de Galilée. Les disciples voient Jésus, ils se prosternent, et pourtant certains doutent encore. Jésus ne les gronde pas pour cela. Il leur confie une mission immense : aller vers toutes les nations, enseigner, baptiser. Et il ajoute cette promesse qui traverse les siècles jusqu’à nous aujourd’hui : « Je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde. » C’est cette même promesse que Dominique a transmise, mot pour mot, à ses frères dispersés et inquiets.
Ce qui frappait le plus chez Dominique, disaient ceux qui l’ont connu, c’était sa joie constante. Le jour, il était le plus simple et le plus joyeux de tous ses frères. Mais la nuit, il pleurait, parfois même en célébrant la messe, répétant sans cesse cette prière bouleversante : « Seigneur, que deviendront les pécheurs ? » Cette prière n’était jamais un reproche adressé à Dieu ni aux hommes. Elle était une compassion brûlante, un amour qui refusait d’abandonner qui que ce soit à la solitude ou au désespoir, un cœur qui portait le poids du monde sans jamais s’endurcir.
Dominique voyait toujours l’homme avant la règle, le blessé avant la blessure, le pécheur avant le péché. Notre monde d’aujourd’hui traverse une crise profonde, où l’on efface parfois les différences au lieu de les accueillir, où l’on juge avant d’écouter. Dominique, lui, recevait chacun tel qu’il était, quelle que soit sa race, sa langue, sa religion, sans jamais exiger qu’il change avant d’être aimé. Il aimait d’abord, toujours, sans condition, et c’est cet amour gratuit qui ouvrait les cœurs les plus fermés, bien plus que n’importe quel argument ou n’importe quelle contrainte.
Ce que Dominique nous enseigne, en définitive, c’est que l’amour de Dieu et l’amour du prochain ne forment qu’un seul et même mouvement du cœur. On ne peut aimer Dieu sincèrement sans aimer les hommes qu’il a créés à son image. On ne peut aimer véritablement les hommes sans les conduire, avec douceur, vers Celui qui seul peut combler leur soif la plus profonde. Dominique n’a jamais séparé ces deux amours ; il en a fait l’unique respiration de toute sa vie, jusqu’à son dernier souffle à Bologne, entouré de ses frères en larmes.
Alors, mes sœurs, mes frères, ne restons pas simplement des spectateurs de cette vie extraordinaire. Demandons à saint Dominique de nous obtenir cette même grâce qui a transfiguré son existence tout entière. Aimons Dieu sans réserve, comme lui. Aimons nos frères et sœurs sans condition, sans jugement facile, sans culpabilité inutile. Portons, comme lui, un visage joyeux même au cœur de nos propres larmes, car nous savons avec certitude que Celui qui nous envoie ne nous abandonne jamais. Levons-nous donc aujourd’hui, mettons-nous en route, et allons, nous aussi, semer la Parole avec joie, confiants que Dieu marche avec nous, tous les jours, jusqu’à la fin du monde. Amen.