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Rameaux C 2022

Fr Charles Ruetsch op

 

Quelle curieuse célébration que ce dimanche des Rameaux et de la Passion du Seigneur !
Dans la fraicheur de ce matin de printemps et à l’issue de notre cheminement de Carême, nous avons éprouvé le même enthousiasme enfantin que les foules de Jérusalem en agitant nos rameaux et en chantant Hosannah. Mais en entrant dans l’église, la tonalité est soudainement devenue plus sombre.
Nous le savons bien : un homme va mourir et il faudrait pleurer.
Alors il fallait bien toute cette louange comme un rempart contre le mal qui s’apprête à se déchainer contre Jésus. Il fallait cette transparence des enfants pour ne pas nous laisser aveugler par l’échec de cette mort annoncée, par cette victoire apparente de la violence et du mal. Les pharisiens peuvent bien demander à Jésus de réprimer ses disciples : « S’ils se taisent, les pierres crieront » car c’est une question de vie ou de mort.
La liturgie d’aujourd’hui juxtapose le triomphe des rameaux et la lecture de la Passion. L’échec succède à la réussite, la peine recouvre la joie. Aux yeux du monde en tout cas.
Car pour les yeux de la foi, la réalité est tout autre. Ce qui semblait une évidence est en réalité une terrible méprise. Au jour de l’entrée dans Jérusalem, Jésus poursuit simplement la mission qui est la sienne depuis le début : descendre – comme le disait saint Paul dans la lettre aux Philippiens – descendre pour nous rejoindre au plus profond de nos abîmes.
Oui, du haut de son âne, Jésus nous provoque. Comme pour nous dire : « Voyez, je chemine sur la route que vous me tracez avec vos palmes et vos manteaux. Le chemin des succès faciles, des gloires immédiates et trompeuses. J’assume pour vous ce chemin qui conduit à l’impasse des illusions perdues ».
Jésus assume ce chemin où nous nous égarons si souvent : il prend sur lui toutes nos chimères, il veut rester présent au cœur de toutes nos errances, quitte à en être lui-même travesti comme il le fut jadis juché sur son humble monture.
Il ne refuse pourtant pas nos hommages déplacés ou tout simplement à côté de la plaque, car le roi Jésus n’entre pas dans Jérusalem condamner le monde mais bien pour que le monde soit sauvé par lui.
C’est pourquoi il nous invite à notre tour à marcher nous aussi au pas de l’âne, à ne pas chercher à caracoler sur les chevaux de la renommée. Il nous convoque à aimer ce monde tel qu’il est, à nous aimer nous-mêmes là où nous en sommes, tout simplement.
Nous comprenons alors que le chemin suivant – le chemin de la croix – n’est pas une malédiction ou un échec mais bien la suite – en toute cohérence – de cette volonté de cheminer au pas des hommes.
De les accompagner au plus profond de leur détresse. Pour aller les chercher au plus sombre de leurs abîmes.
Dans la lecture de la Passion que nous allons méditer ensemble, le Seigneur se tient là, bien plus triomphal que le jour des rameaux mais d’un triomphe bien éloigné de la gloire de ce monde.
Ecouter le récit de la Passion, c’est entrer dans cette espérance d’être rejoint par Jésus.
C’est apprendre à voir au-delà des apparences comment le Seigneur vient terrasser en nous la mort et le péché en les assumant jusqu’à l’extrême de l’amour.
En rentrant chez nous, nous accrocherons notre brin de buis à notre crucifix. Et ce geste peu banal manifestera finalement que nous avons compris la scène de l’entrée des rameaux. Jésus marche sur notre chemin pour nous conduire à la vraie joie, pour purifier toutes nos joies. Et il le fait au pas lent de son âne, respectueux de notre liberté.
Alors notre louange aura été purifiée, alors nos cris de joie au matin de Pâques deviendront véritablement des cris de vie, comme le cri du premier né qui pour la première fois s’éveille au monde. Entrons dans le mystère de la Passion du Seigneur.