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4ème Dim de Carême C

Fr Jean-Michel Maldamé op

La vie où l’amour est le maître mot

Lc 15, 1-3.11-32

 

Sortir de la jalousie

« Il y a deux hommes en moi ». Confidence entendue dans les propos des philosophes, des psychologues, des écrivains, des hommes politiques ou des artistes. Je la reçois comme un constat – peu importe que ce soit autojustification, égoïsme ou aveu d’un échec… Je l’entends comme la reconnaissance d’un fait et cela pour aller de l’avant. « Deux hommes en moi » pour dire un manque d’unité : des contradictions et des tensions, sources de malaise. Oui, deux forces à l’œuvre en moi ; je les nomme à la lumière de la parabole : il y a le grand frère et le petit frère.
Le grand frère a toujours fait son devoir avec sérieux et application. Le petit frère revient effondré, écrasé par l’échec d’une vie gaspillée en pleurant une vie perdue. L’aîné et le cadet de la parabole ne sont pas deux moitiés, mais deux forces en tension qui s’opposent. Elles s’affrontent. Je laisse aux célébrations pénitentielles la leçon de morale qui oppose devoir et plaisir, sérieux et caprice, justice et miséricorde ; je regarde les forces qui s’affrontent et qui sont aux racines même de la vie reçue ; je vois que le conflit entre deux frères est d’abord le fait de la jalousie. Oui, jalousie : telle est la racine du drame représenté dans la parabole dans l’évangile de Luc (15, 11-32).
Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : « Père, donne-moi la part de fortune qui me revient. » Et le père leur partagea son bien. Peu de jours après, rassemblant tout son avoir, le plus jeune fils partit pour un pays lointain et y dissipa son bien en vivant dans l’inconduite. Quand il eut tout dépensé, une famine sévère survint en cette contrée et il commença à sentir la privation. Il alla se mettre au service d’un des habitants de cette contrée, qui l’envoya dans ses champs garder les cochons. Il aurait bien voulu se remplir le ventre des caroubes que mangeaient les cochons, mais personne ne lui en donnait. Rentrant alors en lui-même, il se dit : « Combien de mercenaires de mon père ont du pain en surabondance, et moi je suis ici à périr de faim ! Je veux partir, aller vers mon père et lui dire : Père j’ai péché contre le Ciel et envers toi ; je ne mérite plus d’être appelé ton fils, traite-moi comme l’un de tes mercenaires. » Il partit donc et s’en alla vers son père. Tandis qu’il était encore loin, son père l’aperçut et fut pris de pitié ; il courut se jeter à son cou et l’embrassa tendrement. Le fils alors lui dit : « Père, j’ai péché contre le Ciel et envers toi, je ne mérite plus d’être appelé ton fils. » Mais le père dit à ses serviteurs : « Vite, apportez la plus belle robe et l’en revêtez, mettez-lui un anneau au doigt et des chaussures aux pieds. Amenez le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé ! » Et ils se mirent à festoyer. Son fils aîné était aux champs. Quand, à son retour, il fut près de la maison, il entendit de la musique et des danses. Appelant un des serviteurs, il s’enquérait de ce que cela pouvait bien être. Celui-ci lui dit : « C’est ton frère qui est arrivé, et ton père a tué le veau gras, parce qu’il l’a recouvré en bonne santé. » Il se mit alors en colère, et il refusait d’entrer. Son père sortit l’en prier. Mais il répondit à son père : « Voilà tant d’années que je te sers, sans avoir jamais transgressé un seul de tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau, à moi, pour festoyer avec mes amis ; et puis ton fils que voici revient-il, après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu fais tuer pour lui le veau gras ! » Mais le père lui dit : « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Mais il fallait bien festoyer et se réjouir, puisque ton frère que voilà était mort et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé ! »
La parabole nous montre un conflit entre deux frères sur fond de jalousie. C’est universel. Quand un enfant (petit frère ou petite sœur) vient au monde, l’aîné perd sa place d’enfant roi. Vient en lui un désir : que disparaisse ce nouveau-né. Il est de trop ! Quant au cadet, il ne peut rester dans le cadre convenu qui le laisse à la dernière place. La seule issue est de partir ; aller ailleurs, où il pourra dire « moi je ».
Or voilà que tout change lorsque le cadet revient vivant. Il a gaspillé ses biens dans la vanité ; il a connu la détresse. Il revient de pénitent et voici qu’il est reçu comme un prince ! L’aîné est furieux et il se laisse emporter par la colère. Dans cet affrontement, le malheur se redouble. La jalousie est mère du malheur.
C’est universel. En notre place de grand, nous ne pouvons pas accepter d’être détrôné de notre place surtout si la charge des biens nous incombe et que nous n’avons pas failli à nos devoirs. En notre place de cadet, nous ne pouvons pas avoir oublié que, quoi que nous fassions, nous sommes de la famille et que rien ne peut faire que ce soit autrement. Ainsi, en nous s’entrecroisent ces deux forces de vie dont le combat est source de colère, de désespoir, voire de haine… Ces deux forces sont en nous et notre vie est divisée à l’intime. Comment en sortir ? La parabole nous dit comment.
D’abord, il y a la parole du père à son ainé : « Tu es toujours avec moi ». Ensuite, c’est le geste du père à son fils cadet à qui il empêche de prononcer des paroles d’humiliation. Parabole du Règne de Dieu ? Oui en vérité, car c’est une parole de révélation. L’aîné et le cadet imaginaient le père autrement qu’il se révèle. L’un et l’autre imaginaient sa paternité comme un univers de règles, d’obligations, de traditions… Mais voilà que le Père agit tout autrement. C’est le dévoilement d’un amour plus grand que ce qu’ils imaginaient.
La parabole des deux frères en situation de rivalité n’est pas un conte pour enfants. C’est une clef pour notre vie personnelle et sociale.
D’abord, pour notre histoire personnelle. Non seulement pour clarifier nos relations en famille, mais pour mettre en œuvre ce qui nous est donné en exemple par la figure du père : sortir du cercle destructeur de la jalousie. Nous le faisons en disant à Dieu « notre Père ». Ensuite, pour lire notre histoire collective où les guerres sont d’autant plus cruelles quelles se déroulent entre des peuples frères. La parabole nous apprend que le salut n’est pas réservé à la seule descendance d’Abraham selon la chair, le peuple de la Loi (la Torah) ; il n’est pas limité aux frontières politiques, religieuses ou sociétales !

Le jour de Pâques nous célèbrerons la victoire du Christ qui est descendu au séjour des morts (les enfers) pour prendre avec lui toute l’humanité symbolisée par Adam et Eve et leur descendance, foule innombrable où chacun est aimé pour ce qu’il est. Quand notre pâque sera accomplie, chacun de nous sera accueilli. Aujourd’hui, nous apprenons quelle sera la parole qui sera dite : rien d’autre que ce qui est dans la parabole. À l’aîné il est dit : « Tu es toujours avec moi » ; au cadet, il est dit : « Tu es enfin revenu chez moi ». À l’un et l’autre il est dit : « vous êtes mes enfants. Objets de mon amour, l’un et l’autre irréductiblement distincts, mais enfants d’une même famille où la vie se reçoit et se donne ».