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solennité de Saint Dominique 2021

Fr Maxime Allard op

 

Un temps viendra… Un temps au cours duquel la mythologie sera à l’honneur, la vérité déclassée, la nouveauté idolâtrée. Il me semble, à lire l’histoire, que ce temps est déjà venu et qu’il dure encore. Aux XIIIe siècle déjà, Dominique instituait avec ses frères un Ordre de prêcheurs pour faire résonner l’Évangile de Dieu dans la société et l’Église.
On raconte que la nuit, il priait et gémissait, qu’il posait la question : « Que vont devenir les pécheurs? »
À ce que je sache, on ne rapporte nulle part qu’une réponse divine lui soit parvenue. En tous les cas, une chose semble clair : il comptait sur la miséricorde de Dieu et… sur la prédication.
Prêcher!? D’accord. Mais encore. Je crois que l’Évangile retenu par l’Ordre pour célébrer la mémoire de notre Père saint Dominique donne une piste. À la question « Que vont devenir les pécheurs? », que faire pour eux – et pour nous-mêmes frères et sœurs de l’Ordre des Prêcheurs en premier lieu -, elle répond : les saler, les éclairer, leur faire espérer et désirer une communauté à l’horizon.
Les saler ? N’est-il pas écrit que les disciples du Christ sont le sel de la terre ? Alors… Mais avec le sel tout est une question de dosage. Trop peu, il ne sert à rien. Trop abondant, il ruine la nourriture et est désagréable. Il en faut juste assez pour rehausser ce qui est déjà goûteux dans la nourriture, pour le faire apprécier. Saler, c’est faire découvrir à chacun et chacune sa valeur et la leur faire apprécier. Si nous, disciples du Christ, frères et sœurs de Dominique, nous voulons à tout prix qu’on nous goûte, qu’on nous sente, qu’on sente l’Église, nous risquons fort de ruiner la création de Dieu ! Mieux vaut disparaître, nous dissoudre comme le sel, et faire un travail souterrain pour que ceux et celles qui nous écoutent et nous voient vivre goûtent au plaisir du Royaume.
Les éclairer ? Certainement, car Jésus nous veut « lampe allumée ». C’est bien d’éclairer les environs, de faire voir ce qui entoure. La création de Dieu mérite d’être vue. Et au plus proche de nous, parfois, par habitude, nous ne voyons plus ce qui est beau et déjà évangélique. Mais attention, nous risquons, membres de l’Ordre, de croire que c’est nous qu’on doit voir. Comme ces lampes « design » qui attirent l’attention sur elles plus que sur ce qu’elles éclairent ! Le monde de Dieu mérite d’être vu. Pour louer ce qu’il y a de beau, de vrai. Aussi, pour prendre la mesure de ce qui ne va pas et qui doit être blâmé dénoncé. Pour cela parfois, il faut travailler fort car les humains comme nous-mêmes, n’aimons pas toujours ce que la Parole de Dieu révèle de nous-même et de nos mondes dans les pièces éclairées que nous habitons.
Leur faire espérer un horizon communautaire vivifiant ? Disciples du Christ, ne sommes-nous pas invités par le Christ à orienter vers la ville sise sur une haute montagne ? Les commentateurs oublient trop souvent l’image de la ville. Et pourtant, l’image est belle, parlante, éclairante, goûteuse. Elle est au loin. Elle n’éclaire pas tout. Mais elle guide et fait espérer un espace de rencontre et de vie. Faire espérer qu’il est possible d’avancer jusque dans des communautés de partage, de vérité, de prière et de vie fraternelle : quel programme évangélique !
Vous savez, on peut penser l’idée de ville, au moins selon trois modèles, trois idéaux ou types. Chacun de ses modèles pourra à un moment ou l’autre faire espérer, faire marcher. Il y a la polis grecque, l’urbs romaine et la Jérusalem biblique. Selon où nous en sommes dans notre vie, l’une ou l’autre sera peut-être plus parlante, excitante, éclairante, goûteuse. Selon les milieux dans lesquels nous vivons et prêchons, une sera peut-être plus utile et signifiante, évangélique pour un temps. Dans ses meilleurs moments, l’Église, tour à tour, se vit et se pense suivant ceux-ci, en les croisant. Voilà au moins trois avenues pour la prédication…
Dans le modèle polis, la ville comme telle, ses institutions, lois, coutumes, nous devance et nous constitue. En être est la condition pour recevoir et vivre du sens, de la direction, de la vérité.
Dans le modèle de l’urbs, l’expérience est autre. Cette ville est faite de et par les concitoyens et les concitoyennes. Elle n’existe que de la co-présence, de la communauté d’hommes et de femmes qui se soutiennent, se croisent, s’engagent les uns envers les autres.
Puis il y a Jérusalem où tout ensemble fait corps. Jérusalem le lieu de la présence de Dieu. La ville sise sur la haute montagne. Car on monte à Jérusalem. Mais autrement qu’à l’Acropole ou sur l’Aventin ou le Janicule sur lequel vous trouvez le Vatican ! Cette ville est la ville de « Dieu », sa Parole y retentit et sa liturgie signale et entretient l’alliance entre « Dieu » et son peuple. C’est le lieu de la parole prophétique qui, toujours, désire ramener le peuple à l’essentiel : la relation à Dieu.
Mais voilà, tout se renverse. On ne marche pas vers elle, vers Jérusalem. Elle descend vers nous. Portes grandes ouvertes, étincelante, éclatante de la Présence de Dieu et de l’Agneau. Elle nous surprendra. Rien de ce que nous pouvons prêcher ne peut véritablement lui rendre justice. Signe de la grâce miséricordieuse qui vient vers nous. D’ici là, nous ne pouvons qu’être sel pas trop dénaturé ou dénaturant, lumières adaptées aux besoins et capacités de nos frères et sœurs et espérance d’une communauté véritablement vivifiante. D’ici là nous sommes incités à travailler à rapprocher les humains et à soigner les interactions entre eux, à soigner qui en est meurtri (sans mettre de sel sur les plaies!).
Au cours de cette Eucharistie en mémoire de Saint Dominique, notre père, rendons grâce à Dieu pour l’Esprit du Christ qui nous a été donné au baptême afin que nous vivions et faisons vivre de l’Évangile. Rendons grâce pour la miséricorde qui nous accompagne et rend possible de tenir dans l’espérance. Rendons grâce pour les communautés qui, comme à Chalais, sont des « villes » sises sur une haute montagne qui nous révèlent quelque chose du Royaume de Dieu.