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3ème Dimanche de Carême B

Fr Camille de Belloy op

Jn 2.11-25

 

L’épisode est haut en couleur, spectaculaire et même cinématographique. Jean le situe au début de la vie publique de Jésus, dans une première montée à Jérusalem pour la Pâque, tandis que les autres évangélistes le placent à la fin, juste après son entrée triomphale à Jérusalem, le jour des Rameaux, avant la dernière Pâque. Quoi qu’il en soit, on se plaît généralement à voir dans cette scène comme un coup de sang de Jésus, un accès de colère, colère que l’on s’empresse bien-sûr de qualifier de « sainte », car il s’agit tout de même du Christ, le Fils de Dieu !
Je crois que cette interprétation immédiate, courante, un peu psychologisante, du récit d’aujourd’hui est en réalité pauvre, réductrice, et qu’elle risque même de nous empêcher d’entendre ce que l’Évangile veut nous dire. Oui, le Christ a éprouvé des émotions, des passions fortes durant sa vie d’homme ; oui, il a été remué dans ses entrailles à la vue des foules sans berger ; oui, il a pleuré de vraies larmes à la mort de son ami Lazare ; oui, il a été troublé en son âme à Gethsémani, ressentant tristesse et angoisse. Aucun évangéliste n’a passé sous silence ces passions, ces émotions de Jésus. Tous les ont notées, signalées scrupuleusement dès qu’ils le pouvaient, au risque de voiler la divinité de Jésus en insistant de la sorte sur son humanité. Mais ici, avons-nous entendu Jean faire mention d’une « colère » de Jésus ? Pas une seule fois. L’action vigoureuse de Jésus au temple implique au contraire une maîtrise de soi, une assurance, une détermination incompatibles avec la colère qui trahit toujours la précipitation et l’impuissance. Il en faut du calme et du temps pour se fabriquer un fouet avec des cordes !
Mais quittons pour de bon le terrain de la psychologie qui n’est pas proprement celui de l’Évangile et regardons plutôt comment les témoins de cette scène l’ont comprise, à commencer par les disciples. De leur ressenti du moment, de leur réaction immédiate rien ne nous est dit. Jean nous rapporte seulement de leur part, à deux reprises, un acte de mémoire, de remémoration. C’est d’abord le souvenir d’un passage de l’Écriture, qui s’est produit sans doute plus tard, à une époque indéterminée : « Ses disciples se rappelèrent qu’il est écrit : L’amour de ta maison fera mon tourment. » Ainsi, l’action présente est traversée par une autre temporalité qui lui donne sens, celle de la mémoire, mémoire de l’Écriture sainte. Il s’agit ici d’un passage de psaume (Ps 68/69, 10) qui dit, plus littéralement, plus crûment que la traduction liturgique ne le rend : Le zèle – c’est-à-dire l’amour ardent – de ta maison me dévorera. Voyez comme on est loin d’un simple mouvement de colère et même d’un tourment de l’âme. Or si les disciples ont pu se rappeler ce passage de l’Écriture qui parle de maison, « ta maison », c’est parce que Jésus, le premier, a osé désigner le temple, d’une manière inouïe, comme « la maison de mon Père ». De cette maison il a chassé tout ce qui l’encombrait, non seulement les marchands et les changeurs, mais tous les animaux légitimement offerts en sacrifice, bœufs, brebis, colombes. Et cette action de Jésus éclaire ou éclairera à son tour pour les disciples le sens de l’Écriture d’une lumière toute nouvelle : c’est désormais Jésus lui-même, l’Agneau de Dieu, qui, par ce zèle, par cet amour, s’offrira en unique sacrifice pour être consommé, mangé, « dévoré ».
« Détruisez ce sanctuaire, et en trois jour je le relèverai. » Ce n’est plus un passage de l’Écriture, c’est la parole que Jésus adresse à ceux qui lui réclament un signe, alors même que le signe vient de leur être donné. Mais cette parole, mystérieuse et forte, sonne, résonne avec autant et plus d’intensité encore qu’un verset de psaume ou qu’un oracle prophétique. Et, là encore, la mémoire des disciples vient comme éclairer après coup la scène présente du récit : « Aussi, quand il fut relevé d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela ; ils crurent à l’Écriture et à la parole que Jésus avait dite. »
Mes sœurs, mes frères, toute la scène si spectaculaire, si pittoresque de la purification du temple par Jésus porte, converge vers ce point focal, vers cet unique petit verbe : croire. Ce n’est pas une sainte colère de Jésus que l’évangéliste nous a dépeinte, c’est l’acte de la foi authentique en Jésus qu’il décrit, la foi du disciple, de tout disciple, donc de nous-mêmes. Pas de foi véritable, nous dit-il, sans mémoire, c’est-à-dire sans réflexion, sans retour, sans recherche, sans rumination de l’intelligence et du cœur sur les événements vécus, sur la Parole reçue et entendue. Sinon, on est dans la simple adhésion immédiate, superficielle et passagère à quelques signes perçus comme un spectacle, cette foi versatile de la foule à laquelle Jésus lui-même « ne croit pas », comme dit l’Évangile.
L’eucharistie par laquelle nous offrons ici, en sa maison, le corps et le sang du Christ, l’Agneau de Dieu, l’eucharistie par laquelle nous devenons nous-mêmes ce sanctuaire, ce corps du Christ, l’eucharistie est proclamation du « mystère de la foi » ; elle est donc inséparablement mémoire, mémorial, anamnèse : « Nous proclamons ta mort, Seigneur Jésus, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire. » Que notre vie entière soit cette mémoire de la foi qui, par-delà et jusque dans les incompréhensions, les doutes et les obscurités du temps présent, nous fasse ressouvenir de toutes les paroles de Jésus ressuscité, de toutes les merveilles qu’il accomplit en nous, pour nous. Amen.