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30ème Dimanche du TO A

Père Michel Mounier

Matt 22. 34-44

 

Chose curieuse, les deux « grands commandements » qu’a cités Jésus ne font pas partie du Décalogue, les dix paroles.
Le premier vient du livre du Deutéronome (Dt 6, 5) où il suit immédiatement la grande prière du judaïsme, le « Shema Israël » : « Écoute, Israël, le Seigneur est notre Dieu, le Seigneur est l’unique ». C’est la grande proclamation, l’acte de naissance du monothéisme : le Dieu qui est notre Dieu est l’unique, c’est-à-dire le seul Dieu de tous.
Le second commandement est tiré du Lévitique (Lv 19, 19). Quand Jésus dit qu’il est semblable au premier, il signifie qu’il s’agit d’un même commandement. Au sens où nous ne pouvons observer le premier qu’en passant par le second. « Qui n’aime pas son frère qu’il voit ne saurait aimer Dieu qu’il ne voit pas », nous dit Jean. De même que les multiples commandements de la Loi, la Torah, se récapitulent dans le Décalogue, de même le Décalogue se récapitule dans le commandement de l’amour. Ce n’est pas seulement le commandement principal, c’est le commandement « de principe » dont tout le reste découle. Or le Décalogue ne parle pas de l’amour. Il parle des limites au-delà desquelles il n’y a plus d’amour. L’amour est le cœur « positif » mais secret du Décalogue dont un seul commandement n’est pas négatif.
Le Décalogue ne nous dit donc pas comment aimer. Car cela n’est plus du ressort de la Loi mais du domaine de la liberté. Jésus, lui, fait état d’un « comment » : comme toi-même. Ce n’est pas très concret, mais nous apprenons ainsi que l’amour des autres n’est possible que s’il y a d’abord amour de soi-même. Et en fin de compte, nous ne pouvons-nous aimer nous-mêmes que si nous nous savons aimés. C’est une question de foi, la question : Je crois que Dieu est amour, et qu’il est amour pour moi. Sans cela, difficile de m’aimer moi-même ; et d’aimer les autres. L’amour de Dieu est donc premier. Il engendre l’amour que je me porte à moi-même et cet amour me traverse pour se porter sur les autres.
Faisons un pas de plus. De même que mon amour pour Dieu passe par les autres, de même l’amour de Dieu pour moi passe par les autres. Difficile, peut-être impossible de me sentir aimé par Dieu si je ne fais pas l’expérience d’être aimé, par mes parents, mon amour, mes amis, mes sœurs, mes frères. Il peut arriver que cette circulation de l’amour soit bloquée : c’est ce que nous appelons le péché. Quelle tristesse de faire du péché tout et n’importe quoi : trop de chocolat, etc… L’amour ne peut plus circuler. Alors nous nous raccrochons à la Loi, au Décalogue, avec ses préceptes négatifs. Et c’est déjà ça. La Loi, les commandements ne peuvent pas être abolis. On en a besoin. Et surtout ils peuvent nous reconduire à l’amour. Dans l’amour, nous ne respectons pas les préceptes de la Loi au nom de la Loi, mais par attraction de l’Autre, de Dieu. Dieu présent dans les autres. Alors, là où est l’amour, présence en nous de l’Esprit, il n’y a plus de Loi. « Quand je distribuerai tous mes biens en aumône, quand je livrerai mon corps aux flammes, si je n’ai pas l’amour, cela ne sert de rien. »
Encore faut-il s’entendre sur le destinataire de cet amour. Le pape François le précise dans sa dernière encyclique. C’est bien sur le plus proche « l’être aimé » qui m’est cher, d’un grand prix. St Thomas écrit : « C’est de l’amour qu’on a pour une personne que dépend le don qu’on lui fait ». François poursuit : « C’est en cultivant ce genre de relations que nous rendrons possible une amitié sociale inclusive et une fraternité ouverte à tous. L’amour nous met en tension vers la communion universelle. L’ouverture universelle de l’amour, c’est la capacité quotidienne d’élargir mon cercle, de rejoindre ceux que je ne considère pas spontanément comme faisant partie de mon centre d’intérêts. Le racisme est un virus qui mue facilement et qui, au lieu de disparaître, se dissimule, toujours à l’affût.
Nous voici au cœur du combat. Puisse l’Esprit nous accompagner, nous garder dans le discernement, la persévérance, l’espérance.