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24ème Dimanche du TO A

Fr Jean-Michel Maldamé op

Matt 18. 21-35

Le pardon n’est ni l’excuse ni l’oubli

Évangile selon saint Matthieu : « Jésus disait à ses disciples : « Que deux ou trois, en effet, soient réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux. » Alors Pierre, s’avançant, lui dit : » Seigneur, combien de fois mon frère pourra-t-il pécher contre moi et devrai-je lui pardonner ? Irai-je jusqu’à sept fois ? » Jésus lui dit : » Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix-sept fois. »

Après avoir entendu Jésus affirmer sa présence dans la communauté, Pierre – homme responsable et homme d’expérience – sait que la communion entre frères et sœurs n’est pas parfaitement vécue et que toute vie est imparfaite ; il demande comment mettre en œuvre l’exigence du pardon présente dans la prière reçue de Jésus, le Notre Père.
Avec Pierre, reconnaissons que dans nos communautés, dans nos familles ou dans nos relations, il existe des contrariétés, des heurts, des blessures, des offenses, des agressions, des injustices et des blessures difficiles, voire impossibles, à oublier. Jésus nous demande de pardonner. Est-ce possible ? Oserons-nous dire « oui » ? Nous avons bien sûr de la patience ! Pourtant, quand cela se répète et s’accumule, trop c’est trop – même les petits riens finissent par faire une montagne et ça explose. Il faudrait oublier et passer outre, cela permettrait de vivre ensemble et de ne rien dramatiser. Mais voilà, il est des blessures et des offenses inoubliables. Jésus dit qu’il faut faire plus : pardonner.
Pierre est bien d’accord. Il le veut bien volontiers. Mais en homme pratique, il demande à Jésus s’il faut aller jusqu’à sept fois – ce qui est à ses yeux beaucoup ! Jésus répond qu’il faut que ce soit 70 fois 7 fois, autant dire toujours, car septante fois sept fois ça ne se compte pas sur les doigts de la main : cela veut dire « toujours ». Cela veut dire aussi que ce sera difficile. Parlons ouvertement de cette difficulté.
Pour commencer, constatons que le langage familier nous tient dans la confusion en utilisant indifféremment les deux demandes « pardon ! » et « « excusez-moi » – comme souvent dans les transports en commun où l’on est serré et où on se heurte à ses voisins dans les mouvements brusques du bus ou du métro. Or ces deux mots ne sont pas équivalents. En toute rigueur, je demande pardon quand je suis responsable et je m’excuse quand je ne le suis pas. Ainsi je m’excuse d’avoir heurté mon voisin quand le bus a freiné brusquement, mais je dois demander pardon si, en me retournant, je heurte avec mon sac à dos quelqu’un derrière moi. Ou encore : celui qui arrive en retard à un rendez-vous est en faute. Il est excusé si son retard est dû à une panne de métro dans lequel il est resté coincé bien malgré lui. Il n’est pas responsable, donc pas coupable et excusé de n’avoir pas été à l’heure. Par contre, celui qui arrive en retard parce qu’il a pris le temps de satisfaire ses petits plaisirs n’est pas excusable ; il est dans son tort, il est au sens strict du terme coupable, parce que responsable du retard. Il doit assumer les conséquences de ses actes. Pas facile ! La preuve : quand on a fait quelque chose de mal, sitôt après l’avoir reconnu, on demande : « Comprenez-moi ».
« Comprenez-moi » c’est-à-dire : oui, j’ai mal fait, c’est bien moi, mais pas vraiment moi. C’est parce que en moi il y a quelque chose qui manque (un défaut) ; c’est par la faute des autres : mes parents étaient dans des grandes difficultés, l’école était mauvaise, les copains m’ont influencé et conduit à faire ce que l’on me reproche… Si vrai que ce soit, c’est reconnaître que ce n’est plus moi qui parle, mais un autre en moi – c’est donc me nier moi-même ou simplement m’absenter (« Je est absent ! « ). Si la demande « comprenez-moi » est une justification qui élude toute responsabilité, elle réduit la grandeur d’une personne ; elle abaisse sa richesse d’humanité. Celle-ci est non seulement blessée, mais amputée de ce qui fait la dignité de la personne : agir librement, agir en assumant ses actes, tant ce qu’ils sont que leurs conséquences. Si justes que soient les motifs de compréhension, ils ne sont pas à la hauteur de ce qu’est le pardon.
Le pardon n’est pas l’excuse. L’acte de pardonner n’est pas ce que désigne le verbe « comprendre ». Celui qui pardonne se situe face à un être humain, adulte ou enfant, jeune ou vieux, riche ou pauvre, intellectuel ou manuel, connu ou inconnu… Il le reconnaît comme responsable. Responsable et libre. Libre et donc capable de dire oui ou de dire non. Capable de décider ou de s’abstenir. Capable d’accepter ou de refuser. Bref, une humanité considérée dans ce qui fait sa dignité, passée, présente et à venir. Ainsi quand un enfant est pris en flagrant délit de mentir – certes ce n’est qu’un petit mensonge, mais c’est un mensonge – pas une erreur. Lui dire que ce n’est rien ce n’est pas l’aider à grandir et lui permettre d’accéder à sa liberté par l’exercice de son jugement. Appeler la faute par son nom – c’est l’aider à grandir et à devenir vraiment ce qu’il est appelé à être : enfant de Dieu, libre et responsable. Le pardon est alors donné dans ce climat de reconnaissance et de confiance. C’est un acte d’amour qui s’adresse à la personne qui a fait du mal, pour lui dire qu’elle est aimée au-delà de la logique de la faute et de la peine.
Dans cette exigence de vérité, il apparait que pardonner c’est s’adresser à quelqu’un que l’on respecte dans son humanité en reconnaissant qu’il est responsable de ses actes. Pardonner, c’est s’adresser à une personne. C’est appeler la faute de son nom (un mensonge, un vol, une agression…). C’est reconnaître une responsabilité et, ce faisant, assumer une exigence de vérité. Tel est le commencement. Puis en faisant ce pas, dire à cette personne qu’elle n’est pas réduite à ce qu’elle a fait de mal. Dire qu’il y a en elle un bien qui demeure – ne serait-ce que le fait d’exister. Et que la reconnaissance de sa culpabilité n’a pas pour but de l’y enfermer, mais au contraire est là pour l’aider à en sortir. Non pas un déni de justice ou une falsification des actes et des motivations, mais une reconnaissance qu’il ne se réduit pas à cela.
Le pardon est donc un acte de reconnaissance : à celui qui a commis une faute on ne dit pas « ce n’est rien », mais « Tu n’es pas tout entier dans cet acte ». Ainsi, à cet être qui est reconnu dans sa dignité humaine, le pardon ouvre une porte sur l’avenir. Quand on aime quelqu’un, on ne conditionne pas son amour. Ainsi, selon la lettre de l’Évangile, on ne se limite pas à sept fois, on va jusqu’à l’horizon des septante sept fois sept fois – ainsi que le veut l’amour et le respect du frère ou de la sœur que l’on aime.
Reconnaissons que c’est difficile. Jésus le savait bien. Aussi, sitôt après avoir ouvert à l’infini la fréquence des pardons, Jésus raconte une parabole. Elle ne parle pas du pardon, mais seulement de la remise des dettes . Un homme, auquel nous sommes invités à nous identifier, a trafiqué. Par pitié, le maître lui remet sa dette. Ayant bénéficié de la grandeur et de la générosité de cet acte, il aurait dû faire de même avec ses proches. Il ne l’a pas fait. La générosité du maître n’a pas été imitée. Par le contraste entre les sommes d’argent impliquées, la parabole désigne la situation de la vie chrétienne face aux dettes et aux offenses. Nous prions : « Pardonne-nous nos offenses (remets nous nos dettes) comme nous pardonnons à qui nous a offensé (remettons à nos débiteurs) ». Le Notre-Père nomme en premier le pardon que Dieu donne et ensuite, il mentionne celui que nous donnons. Respectons cet ordre ; il dit le fondement. En effet, si Dieu ne pardonne pas d’abord, nous serions incapables de vivre le pardon. C’est ce que nous vivons dans le sacrement de réconciliation ou de pénitence : nous recevons le pardon. Ce pardon nous donne la force. C’est alors que, pécheurs pardonnés, nous devenons capables de pardonner. La souffrance vécue dans l’offense subie est transformée en force de pardon. Nous entrons ainsi dans un cercle de vie où le pardon reçu et le pardon donné nous font participer à la vie de Dieu qui s’est révélé comme celui qui pardonne dans la clarté du rayonnement de son amour.