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5ème Dimanche de Pâques A

P Michel Mounier

Jn 14. 1-12

 

Quel compagnon que Jésus. Je vous emmènerai auprès de moi afin que là où je suis, vous soyez vous aussi. Comme dans l’Évangile du bon pasteur, il est la porte par laquelle il faut passer : « Personne ne va vers le Père sans passer par moi. » Il est le médiateur. Le trait d’union ; l’union même de ce qui paraissait aux antipodes : Dieu et l’homme. Il est à la fois d’un seul tenant avec ses disciples et d’un seul tenant avec le Père, l’origine. Il est le nœud en lequel se lie humanité et divinité. Tout à l’heure en versant un peu d’eau dans le vin, je dirai : « puissions-nous être unis à la divinité de celui qui a pris notre humanité ». C’est difficile à croire pour nous car nous connaissons nos misères et nos défaillances, au point d’oublier notre connexion étroite avec la divinité. Et pas seulement si nous sommes une humanité prétendument irréprochable. Nous disons que Jésus est descendu aux enfers. Aux abîmes, dit Isabelle le Bourgeois. Là où l’humanité est défigurée, là où on trouve le pire ; là où nous n’osons pas nous regarder dans la glace. C’est cette humanité là, pas une humanité fantasmée, que Jésus amène dans la vie divine. Allons jusqu’au bout. Qui me voit voit le Père, dit Jésus. Mais comme nous sommes récapitulés en lui, nous pouvons oser dire : qui voit un homme, n’importe lequel, voit le divin. C’est ce que nous dit Matthieu : « ce que vous avez fait au moindre de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ». A moi. N’importe quel homme, le moindre !
Le moindre. C’est ce que va devenir Jésus, « pierre rejetée par les bâtisseurs ». Si nous sommes vraiment avec lui, alors nous nous retrouverons aussi à cette place. « Là où je suis, vous serez vous-aussi ». Ce là, c’est tout aussi bien la passion que la gloire de la vie en plénitude. « Mon calice vous le boirez », dit le Jésus de Matthieu. De la passion à la gloire : « Je suis le Chemin ».
Oui, Jésus est bien le « dernier homme », l’homme accompli. Il peut dire : « Qui me voit voit le Père ». Ensemble dans l’humanité, il dit les paroles de Dieu et il réalise l’œuvre de Dieu. Quelle est-elle pour l’évangéliste : c’est l’œuvre pascale, la traversée de notre mort. Remonté des abîmes, Jésus nous amène avec lui.
Il est le chemin, et l’Évangile nous dit que nous connaissons le chemin. Mais où allons-nous, vers qui allons-nous ? L’Évangile ne parle pas de Dieu mais du Père. C’est un peu mystérieux. On comprend que Philippe demande : « Montre-nous le Père ». Jésus répond qu’il n’y a pas autre chose à voir que lui-même. Dans sa première lettre, Jean nous dit que nous ne voyons pas encore Jésus « tel qu’il est ». C’est vrai, il nous est encore une énigme parce que nous sommes incapables de comprendre parfaitement ce que signifie « amour ». Aussi n’en finissons-nous pas, avec raison, de scruter l’Ancien et le Nouveau Testament. Seulement Jésus nous dit bien qu’il va nous préparer une demeure, mais il se garde bien de la décrire. Nous sommes dans un non savoir, au défi de la confiance, en l’absence de tout signe impératif qui abolirait du coup notre liberté. Oui c’est un pari, un pari fou de donner cette confiance, cette foi.
Et c’est là toute l’ambivalence de Jésus. Il est le Christ, la pierre d’angle sur laquelle on peut construire, se fier ; il est aussi la pierre sur laquelle se brise cette confiance, la pierre d’achoppement. Il est à la fois le don de Dieu et l’épreuve vitale. Croirons-nous qu’un tel amour existe, et qu’il appelle chacune, chacun de nous par son nom.