Close

Fête de la Présentation du Seigneur 2020

Père Michel Mounier

Luc 2.22-32

Comment se fait-il que je sois là, vivant ? Et chacune et chacun de vous ? Par quel privilège ? Ou plutôt par quel don ? Car la vie n’est pas ma vie. Je la reçois d’ailleurs. De mes parents, certes. Mais la vie qu’ils m’ont transmise vient d’ailleurs, de plus loin qu’eux, de l’Origine que nous appelons à juste titre « Père ». Et ma vie n’est pas qu’un don reçu au commencement, au premier jour, c’est un don à chaque instant, un don continué. Le rite de la présentation du premier nouveau-né, dont nous faisons mémoire aujourd’hui est reconnaissance de notre appartenance, au-delà de nos parents et de leur lignée, à Dieu, à la vie.
Les parents offrent l’enfant au Seigneur mais le rite se double d’un rachat. Dans le livre de l’Exode au chapitre 13 il est dit : « consacre-moi tout premier-né ouvrant le sein maternel parmi les fils d’Israël » puis « tout premier-né d’homme parmi tes fils, tu le rachèteras ». C’est la signification des tourterelles ou colombes pour les plus modestes. En échange, l’enfant est en quelque sorte récupéré par les parents. Dieu le « rend », le donne une seconde fois. Le premier don, s’effectuant à travers les processus biologiques naturels pourrait passer inaperçu comme don : c’est naturel, c’est comme ça. Les parents pouvaient imaginer avoir « fait » l’enfant par eux-mêmes. Le rite leur apprend qu’ils ne sont pas l’origine de la vie qu’ils transmettent : à travers eux, c’est un Autre qui a voulu que cet enfant soit.
Qu’en comprend le nouveau-né, l’enfant ? Revenons au livre de l’Exode : « Quand ton fils te demandera demain « pourquoi cela », tu lui diras « c’est à main forte que le Seigneur nous a fait sortir d’Égypte, de la maison de servitude. » ». Oui, il faudra lui expliquer, ou plutôt lui raconter, car la leçon vaut aussi pour lui : il y va de sa liberté vis à vis de ses géniteurs. Il n’est pas leur propriété. Il doit faire comme Israël qui s’est arraché en un accouchement douloureux à sa matrice égyptienne, oh combien plus confortable que la vie dans le désert. Le peuple libéré, l’enfant libéré, né une seconde fois, appartient à Dieu, à la Vie. Mais pour cela il lui faut consentir à la liberté, refuser la servitude. Et nombreuses sont les servitudes de toutes sortes qui nous tendent les bras.
Ton âme sera traversée d’un glaive. « Vivante est la Parole de Dieu, efficace et plus incisive qu’un glaive à deux tranchants », nous dit l’épître aux Hébreux. Marie a d’une manière particulière reçu son fils comme un don, elle l’a donné dans le rite et l’a à nouveau reçu comme un don. Mais tout commence alors. Souvent elle ne comprendra pas. Elle sera tenaillée par l’angoisse lorsqu’ils le perdent au temple, déstabilisée lorsqu’elle l’entendra dire : « Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? » mais Joseph est là. Inquiète lorsque sa parentèle se demande s’il n’est pas fou et cherche à le récupérer. Comment a-t-elle reçu les paroles de Jésus : « Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la mettent en pratique » ? Viendra enfin la perspective inéluctable de la Croix et la Passion. C’est tout au long, tout au fil de sa vie qu’elle devient réellement mère, celle qui met au monde, celle qui donne au monde. Qui nous donne Jésus, le Christ, le Fils, notre frère.
C’est en ce sens qu’elle est aussi notre mère, celle qui nous apprend à accueillir cette ouverture pratiquée en nous par la Parole : appel à quitter les terres de servitude, à oser la liberté, appel à donner, à tout donner. Appel à nous donner certes, et d’abord à nous recevoir nous-mêmes, à recevoir l’autre, les autres, l’ami, le compagnon, l’enfant, comme un don, non comme un dû, une propriété.