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23ème Dimanche du TO C

Frère Cyrille Jalabert op Toulouse

Lc 25.14-33

L’objet de notre haine !

Qu’est-ce qu’un acte de foi ? Dans l’univers où j’ai grandi, faire un acte de foi revenait, par exemple, à partir en voyage sans argent et mendier. Si je reçois quelque chose, je mange et je m’en remets à Dieu qui pourvoira à mes besoins. Poser un acte de foi engageait le corps. Or l’ange enseigne notamment aux enfants de Fatima à dire : « mon Dieu je crois, j’adore, j’espère et je vous aime… » Il s’agit de quatre actes intérieurs de foi, d’adoration, d’espérance et de charité, mais il n’y a pas beaucoup de gestes (même si l’ange leur a aussi appris par ailleurs à poser des gestes).
Dans la prière, il est bon d’avoir des gestes : certains se mettent à genoux ou joignent les mains, se prosternent ou lèvent les bras. Nous ne sommes pas de purs esprits et nous pouvons ainsi exprimer par notre corps notre attitude intérieure. Ce que nous pensons au fond de nous n’en est pas moins réel et important, si bien que Dieu reproche à Israël de multiplier les actes extérieurs de culte alors que, dit-il, «ce peuple m’honore des lèvres, mais leur cœur est loin de moi. » (Mt 15, 8 ; Is 29, 13). Qu’est-ce qu’avoir un cœur proche de Dieu ?
Dans l’Evangile d’aujourd’hui, le verbe grec traduit par « sans me préférer » est très fort, il signifie détester ou haïr. « Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère… » Qu’est-ce que cela signifie ? La haine peut provoquer des actes corporels opposés : je déteste une personne, donc je l’évite ou bien, inversement, on peut poursuivre quelqu’un de sa haine. Dans le cantique de Zacharie, chanté tous les matins aux laudes, on dit « salut qui nous arrache à l’ennemi, à la main de nos oppresseurs. » (Lc 1, 71) Ce qui est traduit par « nos oppresseurs » est en fait « ceux qui nous haïssent », du même verbe que dans l’Evangile d’aujourd’hui. Dieu nous sauve de la main de ceux qui nous haïssent. La haine peut donc produire des actes corporels différents car c’est d’abord un acte intérieur (on n’aime pas). Ce n’est certes pas une grande découverte, mais attendez…
Comment interpréter cette parole de Jésus ? Il y a la version « jeune homme riche » : « Va, vends tout ce que tu possèdes, puis viens et suis-moi » (Mt 19, 21 ; Mc 10, 21). Elle est caractéristique de la vie religieuse : on laisse tout, pour suivre le Christ de manière radicale. C’est ce qu’a fait saint Bruno. Chanoine à Reims, une des plus prestigieuses villes d’Europe, il y est responsable de l’enseignement. Pourtant il abandonne tout, cherche le désert le plus perdu pour y vivre seul à seul avec Dieu et s’installe dans la Chartreuse, juste derrière nous.
La version de saint Paul aux Corinthiens est un peu différente : « Que ceux qui pleurent [soient] comme s’ils ne pleuraient pas ; ceux qui ont de la joie, comme s’ils n’en avaient pas ; ceux qui font des achats, comme s’ils ne possédaient rien ; ceux qui profitent de ce monde, comme s’ils n’en profitaient pas vraiment. » (1 Co 7, 30-31). Saint Paul différencie le détachement intérieur des actes corporels (faire comme si), même s’il dit juste avant qu’il vaut mieux poser des actes corporels de détachement. Saint François de Sales nous a rappelé qu’un chrétien ne pose pas les mêmes actes pour Dieu selon qu’il s’agit d’une moniale, d’un soldat, d’une jeune mariée ou d’une mère de famille. Les gens mariés ont à aimer Dieu à travers leur conjoint, ce qui signifie poser sur le conjoint un regard qui ressemble à celui de Dieu et voir le bien dans son conjoint. Bien vécu, c’est tout aussi radical que d’aimer Dieu dans la vie religieuse, mais les actes corporels posés sont différents. Ceux qui sont mariés depuis longtemps savent que c’est un chemin qui conduit à des gestes d’attention et à recevoir ce que l’autre veut donner ; que c’est une vie de charité et on touche là au plus haut degré de la sainteté.
Alors quel doit être l’objet de cette haine ? Le monde ? Certainement pas. Il existe une façon de regarder la création qui reconnait et admire Dieu qui en est l’auteur. Ce que nous devons haïr, ce sont les attachements qui pèsent sur notre cœur et nous empêchent d’être libres. « Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Mt 6, 21). A quoi pensons-nous quand notre esprit vagabonde ? Aux enfants ? A notre voiture ? A tel paroissien âgé ? Ou au budget nécessaire pour refaire la salle paroissiale ? Cela nous indiquera ce qui est important pour nous et quelles sont nos attaches. Or si notre cœur est attaché, nous ne pouvons pas être disciple du Christ parce que nous ne sommes pas maître de nous-mêmes. Pour être disciple de Jésus, il faut un cœur libre. Les formes corporelles que cela prend dépendent de notre histoire, de notre caractère et de notre volonté libre aussi.
Enfin, aimer Dieu n’est pas exclusif des autres, bien au contraire. Quand on aime Dieu d’un cœur sans partage, on aime tous ceux qu’il aime, autrement dit toute sa création, même ceux qui nous haïssent. Ce qu’il faut arracher de notre cœur, ce sont nos attachements, pas l’amour. Alors nous n’aimerons plus en raison des attachements de notre cœur, de manière égoïste, mais avec un cœur libre, beaucoup plus disponible à Dieu et à nos frères, nos sœurs, nos parents. Ce que nous devons haïr, ce sont bien les attachements de notre cœur pour pouvoir aimer plus et mieux, comme le Christ.
Poursuivons notre Eucharistie, pour recevoir de Lui comment aimer mieux.