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15ème Dimanche du TO - C

Fr Franck Guyen op Paris

Lc 10. 27-35

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Voilà comment s’accomplit le commandement d’amour de Dieu et du prochain
Aujourd’hui, dimanche 14 juillet 2019, quinzième dimanche du temps ordinaire, en ce jour de fête nationale en France, Jésus nous montre un homme à terre, dépouillé de ses vêtements, baignant dans son sang, battu presque à mort par des bandits.
Le prêtre voit l’homme par terre et change de trottoir. Le lévite voit l’homme par terre et change de trottoir. Ils descendent de Jérusalem nous précise l’évangile. Sans doute ces professionnels du culte viennent d’y honorer le seul vrai Dieu dans le vrai Temple, avec les vrais rituels et la vraie hiérarchie d’officiants, selon la conception religieuse juive de l’époque. Et pourtant ils ne font rien pour leur coreligionnaire : à quoi leur a servi le service à Jérusalem ?
Le Samaritain voit l’homme par terre… et il est saisi aux entrailles par la compassion, à tel point qu’il paye de sa personne et qu’il n’hésite pas à ouvrir son portefeuille et tirer sur sa ligne de crédit.
L’évangile précise que le Samaritain est de passage. Il faut savoir que les juifs de Judée méprisent les Samaritains : ils leur reprochent de sacrifier au mont Garizim et non à Jérusalem, ils les soupçonnent d’avoir du sang mélangé à celui de nations païennes. Le Samaritain a donc quelques raisons de ne pas s’occuper de ce juif allongé par terre, et pourtant il le fait – et c’est lui qui qui accomplit le commandement de Dieu.

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Je me suis demandé ce qui a empêché le prêtre et le lévite d’éprouver de la compassion, ou plutôt ce qui a étouffé la compassion en eux ? Le passage ne le dit pas aussi je vous propose de l’élargir au reste de l’évangile. Et que voit-on ?
On voit Jésus pratiquer lui-même ce qu’il demande au légiste : quand Jésus voit un homme à terre, il éprouve de la pitié pour lui et, pour le ramener à la vie, il paie de sa personne. Cela se passe entre autres dans une synagogue un jour de sabbat : Jésus voit une femme courbée depuis douze ans, il voit le poids de souffrances, de larmes accumulé par cette femme, il est saisi aux entrailles par la pitié et il la guérit : la compassion en actes, pas seulement en paroles et en sentiments.
Seulement voilà, le chef de la synagogue ne voit pas la même chose que Jésus, lui, il voit qu’une guérison s’est produite pendant le sabbat de Dieu et il s’indigne : « Qu’on se le dise, le bureau de la grâce est ouvert du lundi au vendredi inclus, et aussi le dimanche, mais pas le samedi ». Le fonctionnaire de Dieu raisonne en termes d’horaires d’ouverture, il reste collé à son manuel de procédures, sans voir que l’auteur du manuel est là, qui réalise le but visé par ces procédures.
Le chef de la synagogue pense qu’il défend l’honneur de Dieu en faisant respecter la Loi par-dessus tout. Nous risquons nous aussi d’outrepasser nos limites comme lui en parlant non plus au nom de Dieu mais à sa place. Ne soyons pas plus royalistes que le roi et laissons-le nous dire ce qui lui fait honneur et ce qui le déshonore.
Et notre roi n’est pas comme les rois de la terre. Quand on les brocarde dans les conversations, quand on fait des caricatures de leur image, quand on écrit contre eux, leur orgueil démesuré, combiné à leur crainte obsédante de perdre le pouvoir leur font punir de mort ce crime de lèse-majesté. Heureusement pour nous, notre Dieu n’est pas comme les rois de la terre.

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Qu’est ce qui honore Dieu ? C’est l’homme debout, c’est la création qui marche. C’est l’homme qui, en partenariat avec Dieu, continue l’œuvre de la création, qui l’aide à exprimer la bonté et la beauté dont Dieu l’a dotée ; c’est l’homme qui habille la terre dans la diversité de ses cultures, de ses arts de vivre. C’est l’homme qui fonde une famille, qui bâtit un village, une ville, un pays, c’est l’homme qui trace des routes, jette des ponts, sillonne la mer, avec le concours heureux des forces de chacun et dans le souci du plus faible et du moins habile ; c’est l’homme qui pardonne à son frère, c’est l’homme qui soigne les malades, qui relève le pauvre, qui libère les hommes de l’esclavage ; c’est l’homme sentinelle qui pointe le doigt vers le ciel pour ouvrir l’horizon de la création à un au-delà. C’est la création qui rend grâce à Dieu pour la vie bonne et belle, par l’intermédiaire de l’homme debout, les mains levées vers le ciel.
Et c’est ce que nous faisons.
Et qu’est-ce qui déshonore Dieu ? C’est l’homme jeté par terre, dégradé, humilié, c’est la création abîmée, avilie par une activité humaine en roue libre. C’est la démone de la guerre lancée par des hommes sur d’autres hommes, c’est une spirale économique faussée avec, entre autres, une statistique incroyable : 2 % de l’humanité possède plus de 50 % des richesses de la planète et ce n’est pas fini ; c’est la maximisation des dividendes versées aux actionnaires aux dépens des salariés, c’est la batterie du téléphone portable dont le lithium est extrait de la terre par des enfants en Bolivie dans des mines précaires, c’est le vêtement produit au Bangladesh dans un atelier dont le toit écrase les ouvrières en s’effondrant, c’est le pétrole pompé au Nigéria dont les fuites empoisonnent les sols et les eaux alentours ; ce sont les virtuoses des mots occidentaux qui déconstruisent les grands récits de sens du passé sans rien proposer à la place ; c’est le sixième continent constitué dans la mer par nos déchets en plastique ; c’est la chosification de l’animal qui permet de le (mal) traiter industriellement.
Et c’est ce que nous faisons.
Voilà ce qui honore Dieu et voilà ce qui le déshonore. Et c’est ce que nous faisons.

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Mes amis, je conclurai en vous proposant une méditation d’Ignace de Loyola, ce grand mystique de l’Église catholique, fondateur de la Compagnie de Jésus.
Le Père regarde la création, il voit la puissance de vie, de fécondité, de créativité dont il l’a dotée, il voit combien elle pourrait être belle, telle une reine dont la grâce serait mise en valeur par des habits de soie et de brocart, resplendissante de vitalité, de santé, de jeunesse , et ce spectacle réjouirait le cœur de Dieu et des anges dans le ciel ; il voit cette capacité de la création à donner et à recevoir l’amour ; il voit ce qu’elle pourrait être et il voit ce qu’elle est en réalité, elle qui a été battue, humiliée par les puissances du mal : elle gît par terre, nue, baignant dans son sang, le visage tuméfié, les yeux rouges d’avoir tant pleuré ; certains de ses os sont brisés, des plaies balafrent son corps ; elle est là, incapable de se relever, spectacle pitoyable et lamentable qui désole Dieu et les anges au ciel.
Le Fils regarde le Père, il voit ce que voit le Père, il éprouve ce qu’éprouve le Père et il devance la demande du Père : « Qui enverrai-je ? ». « Envoie-moi », dit le Fils. Et le Père envoie le Fils dans sa création.
À nous de regarder le Christ sur la croix, à nous d’entrer dans l’échange divin. Alors notre compassion aura des bras et des jambes.

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Voilà comment s’accomplit le commandement d’amour de Dieu et du prochain.