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Les chants du Serviteur

Fr Michel Lacheneau op

Premier chant : Isaïe 42, 1-9

« Voici mon serviteur que je soutiens
Mon élu que j’ai moi-même en faveur
J’ai mis mon Esprit sur lui
Il présentera la justice aux nations » (42, 1)

C’est par ces paroles solennelles que le premier chant ouvre l’histoire du serviteur de Dieu. De qui s’agit-il ? Probablement d’Israël. Isaïe au chapitre 41, 8 dit : « Mais toi, Israël mon Serviteur, Jacob toi que j’ai choisi, descendance d’Abraham, mon ami…toi à qui j’ai dit : tu es mon serviteur ». Dieu choisit donc son peuple pour lui confier une importante mission :

« C’est moi le Seigneur,
Je t’ai appelé selon la justice,
Je t’ai tenu par la main,
Je t’ai mis en réserve et je t’ai destiné à être l’alliance de la multitude
À être la lumière des nations,
À ouvrir les yeux aveuglés,
À tirer du cachot le prisonnier,
De la maison d’arrêt les habitants des ténèbres » (42, 6-7)

Ce qui est étonnant, c’est que le peuple que Dieu a choisi pour remplir cette mission est un peuple humilié par Babylone, exploité « qui a connu de près la souffrance » (Lm 3, 1), réduit à la plus extrême détresse, presque dépourvu de foi et d’espérance, un peuple qui, à force de tant souffrir disait : « je suis à bout de force, mon espérance qui me venait de Dieu, s’en est allée » (Lm 3, 18), un peuple qui se présente comme « le rebut des peuples » (Lm 3, 45). C’est un peuple qui a connu la faim, c’est un peuple qui a vu la misère, la terreur s’est répandue. C’est un peuple qui a vu la destruction : « Le Seigneur dans son déchaînement démolit les fortifications de la Belle Judée… dans l’ardeur de sa colère il supprime toute la puissance d’Israël » (Lm 2, 2-3), « Il engloutit Israël ; il engloutit ses donjons, il ruine ses fortifications. Il multiplie pour la Belle Judée plainte et complainte. » (Lm 2, 5) Il a connu la tristesse de la mort : « Jérusalem, la voilà devenue une ordure, elle gémit et tourne le dos » (Lm 1, 8, « Elle pleure, elle pleure dans la nuit, des larmes plein les joues ; pour elle pas de consolateur » (Lm 1, 2). Finalement c’est l’esclavage que le peuple connaîtra : « Voyez ma douleur, mes jeunes filles et mes jeunes gens sont allés en captivité » (Lm 1, 18), « des esclaves dominent sur nous et personne pour nous arracher de leurs mains » (Lm 5, 8), « Sous l’humiliation, sous le poids de l’esclavage, Judée va en déportation » (Lm 1, 3). « Vous tous qui passez sur le chemin, regardez et voyez s’il est une douleur comme ma douleur (Lm 1, 12). Isaïe a été à l’écoute de son peuple. Nous ne pouvons être un signe d’espérance qu’en restant à l’écoute de ce qui se murmure au fond des quartiers populaires, dans les villages et les villes. Il s’agit donc d’être à l’écoute des questions et des besoins des hommes et des femmes que nous côtoyons, de savoir décrypter la banalité quotidienne et de savoir percevoir les évolutions.
Ainsi donc, voilà le peuple que Dieu choisit pour accomplir sa mission, ce choix est déconcertant car plus personne ne croyait en ce peuple. Seul Dieu compte encore sur lui : « Toi à qui j’ai dit : Tu es mon serviteur, je t’ai choisi et non pas rejeté, ne crains pas, car je suis avec toi, n’aie pas ce regard anxieux, car je suis ton Dieu. Je te rends robuste, oui, je t’aide, oui, je te soutiens par ma droite qui fait justice. » (41, 9-10). Ce choix qui ne rejoint pas notre façon de penser révèle les préférences de Dieu. Il est toujours du côté des petits, des opprimés et il leur fait confiance. Il nous faut découvrir qu’ils sont pour nous une Bonne Nouvelle. Nous retrouvons cela dans le Nouveau Testament. Le paradoxe évangélique veut que cette pauvreté humaine soit richesse aux yeux de Dieu : « N’est-ce pas Dieu qui a choisi ceux qui sont pauvres aux yeux du monde pour le rendre riche en foi et héritiers du Royaume qu’il a promis à ceux qui l’aiment » (Jc 2, 5) ; « Ce qui est folie… faible… vil… méprisé, ce qui n’est pas, Dieu l’a choisi pour réduire à rien ce qui est. » (1 Cor 1, 26-28). Malgré nos beaux discours sur l’option pour les pauvres, il y a une logique évangélique que nous risquons continuellement d’oublier, à savoir que les petits et les pauvres sont plus proches du Royaume. Les critères du monde nous envahissent (efficacité, rentabilité, prestige, possession, réussite) oubliant que les voies de Dieu ne sont pas les nôtres.
Nous pouvons nous demander pourquoi Dieu choisit-il les pauvres ? La réponse est donnée dans les versets 2 à 4 du chapitre 42. Le serviteur de Dieu, le peuple, est présenté comme quelqu’un qui « ne brise pas le roseau ployé et qui n’éteint pas la mèche qui faiblit ». Il n’opprime pas, n’humilie pas ceux qui sont plus faibles que lui. « Il ne criera pas, il n’élèvera pas le ton, il ne fera pas entendre dans la rue sa clameur », comme le font les puissants La valeur de ce peuple apparaît clairement : bien que meurtri il ne meurtrissait pas. Bien qu’opprimé, il n’opprimait pas. Bien que subissant l’injustice, il ne répondait pas par l’injustice. Il est resté fidèle à l’idéal d’une société fraternelle voulue par Dieu. Malgré toutes ses souffrances, le peuple ne se laissait pas contaminer par le style de vie de ses oppresseurs. Seuls ceux restés fidèles au droit et à la justice vont devenir une Bonne Nouvelle pour tous, et Dieu les reconnaît et les accepte comme son Serviteur : « Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu le préféré de mon cœur (42, 1). Jésus développera cet enseignement dans le discours sur la montagne (Mt 5, 38-42). Pour sortir du cercle vicieux de la violence et de la vengeance, il propose de désarmer l’ennemi par une attitude sans haine et par une volonté de paix. Il s’agit d’aimer même ses ennemis (Lc 6, 27-36)
C’est à ce serviteur que Dieu va confier une mission, une mission de libération. Les deux expressions « alliance du peuple » et « lumière des nations » correspondent à deux aspects de la tâche du serviteur : incarner d’une part l’alliance entre Dieu et son peuple, travailler à l’unité du peuple et d’autre part grâce à cette action même conduire les païens vers le Dieu unique. Le retour vers la loi permettra la restauration du peuple, car la loi est lumière des nations (51, 4). Cette mission, le peuple la reçoit de Dieu lui-même. Par ailleurs, pour la réaliser, il dispose de nombreux recours. Il peut compter sur le soutien et la préférence de Dieu (42, 1), le don de l’Esprit (41, 1) le pouvoir créateur (42,5), l’engagement pour la justice pris par Dieu (42, 6). Il peut compter sur la certitude que cette mission vient de Dieu même (42, 6) et que les peuples les plus éloignés attendent son enseignement (42, 4). Le Serviteur est donc le bienvenu.
A la fin du premier chant (42, 8-9), Dieu garantit le succès de la mission de son Serviteur, il renouvelle son engagement de se tenir aux côtés du peuple opprimé et d’être une présence libératrice au milieu d’eux : « c’est moi le Seigneur tel est mon nom ». Le peuple des pauvres n’a pas à compter pour accomplir sa mission sur des biens matériels, la richesse ou le pouvoir mais sur la conscience d’avoir le soutien de Dieu d’agir au nom de Dieu et de répondre aux aspirations les plus profondes des hommes.
Dans ce premier chant, nous pouvons retenir que le Serviteur de Dieu ne se laisse pas contaminer par la manière de vivre des oppresseurs du peuple, il refuse d’exploiter les frères les plus faibles, il espère en une nouvelle société sans oppresseurs ni opprimés. Il refuse de rendre le mal pour le mal, et sait qu’il peut compter sur Dieu.

 

Deuxième chant : Isaïe 49, 1-6

Le peuple qui souffre en exil a des difficultés à croire à l’appel de Dieu. « Moi je disais : c’est en vain que je me suis fatigué, c’est pour du vide, pour du vent que j’ai épuisé mon énergie » (49, 4). Toute la réalité semble contredire ce que dit Dieu. Le peuple ne découvre aucun signe de sa présence et doit subir les moqueries des autres : « Où donc est votre Dieu ? » (Ps 42, 11). La réalité le pousse à dire : « Mon chemin est caché au Seigneur, mon droit échappe à mon Dieu » (40, 27).
Ce n’était pas facile de croire à l’appel de Dieu car écrasé de douleurs le peuple devait annoncer la fin de la souffrance. Le peuple dont les droits étaient foulés aux pieds devait établir le droit sur terre. Méprisé par les nations, il devait être leur lumière. Aveugle, il devait éclairer. Prisonnier, il devait libérer. Triste, il doit procurer la joie. Plongé dans les ténèbres, il devait être lumière. Cela semble une folie et un scandale (1 Cor 1, 23). Ainsi au lieu de se sentir appelé, il se sentait rejeté par Dieu : « Sion disait : le Seigneur m’a abandonnée, mon Seigneur m’a oubliée » (49, 14). Nous retrouvons ce même sentiment de rejet dans les psaumes « Tu ne fais rien, pourquoi ? Tu restes les bras croisés, oui, pourquoi ? » (74, 11). Cela rejoint les situations que nous vivons.
Par ailleurs, beaucoup décidèrent d’agir comme les oppresseurs : « Regardez les ces gens sans foi ni loi ; toujours à l’abri des ennuis, ils améliorent leur situation. C’est donc pour rien que je suis resté honnête, que j’ai lavé mes mains en signe d’innocence. Tous les jours j’endure toutes sortes de peines, chaque matin je suis au supplice. Mais si je me décidais à parler comme eux » (Ps 74, 12-15) Troublé, le psalmiste a envie de remettre tout en question, ses choix moraux, sa foi. Il veut faire comme eux. Mais une chose le retient : « je serais traite envers tes fils, mes compagnons » (73, 15). Bien que faible, la foi va aider le peuple à résister.
Ce n’était pas Dieu qui avait oublié son peuple, c’était le peuple qui avait oublié le vrai visage de Dieu : « Non, la main du Seigneur n’est pas trop courte pour sauver, son oreille n’est pas trop dure pour entendre. Mais ce sont vos perversités qui ont mis une séparation entre vous et votre Dieu ; ce sont vos fautes qui ont tenu son visage caché loin de vous, trop loin pour qu’il vous entende » (59, 1-2). La crise de la foi était ancienne et profonde : « Mon peuple a commis un double méfait : ils m’ont abandonné Moi, la source d’eau vive, pour se creuser des citernes, des citernes fissurées qui ne retiennent pas l’eau » (Jr 2, 13). Ils ne croyaient plus en la bonté, en la puissance, en la fidélité de Dieu. En Exil, le peuple ne voyait pas à quoi pouvait servir de vivre dans ces conditions, la vie n’avait plus de sens, l’espoir avait disparu, car pensait-il les évènements avaient échappé à la main de Dieu, il était devenu incapable de distinguer les signes de la présence de Dieu dans sa vie : « Je dis : c’en est fini de mon espoir qui venait du Seigneur » (Lm 3, 18). Tout était confus, un mélange de ténèbres et de lumière, de superstition et de foi l’habitait, mais toute confiance en Dieu n’avait pas totalement disparu, elle demeurait comme une braise sous la cendre, une mèche qui fume encore. « Voici que je vais me remettre en mémoire, ce pour quoi j’espérais » (Lm 3, 21). L’appel de Dieu va rejoindre ce lieu d’espérance enfoui dans le peuple, et les braises vont pouvoir se ranimer.

«Ecoutez-moi vous les îles,
Soyez attentives cités du lointain :
Le Seigneur m’a appelé dès le sein maternel,
Dès le ventre de ma mère il s’est répété mon nom.
Il a disposé ma bouche comme une épée pointue,
Dans l’ombre de sa main il m’a dissimulé ;
Il m’a disposé comme une flèche acérée
Dans son carquois, il m’a tenu caché.
Il m’a dit : Mon Serviteur c’est toi,
Israël, toi par qui je manifesterai ma splendeur.
Mais moi, je disais : c’est en vain que je me suis fatigué
C’est pour du vide, pour du vent,
Que j’ai épuisé mon énergie.
En fait, mon droit m’attendait auprès du Seigneur
Ma récompense auprès de mon Dieu.» (49, 1-5)

Ce texte manifeste un changement important dans le peuple, du moins dans ce petit groupe qui ose s’affirmer face à toutes les nations (49, 1). Le serviteur a perdu sa peur. Avant d’avoir accueilli l’appel de Dieu, il pensait que toute résistance était vaine (49, 4). Désormais, il comprend que l’appel de Dieu vient de loin, qu’il date de sa naissance (49, 1) et il comprend alors le sens de sa vie. Il sait que sa vie est une arme dangereuse dans la main de Dieu « une flèche acérée, une épée tranchante ». C’est Dieu qui dispose de cette arme, de sa vie. Ce qui frappe dans tout le témoignage du serviteur, c’est sa certitude de la présence de Dieu dans sa vie. La redécouverte du Dieu vivant est source de renaissance : « J’ai du poids aux yeux du Seigneur, et ma puissance c’est mon Dieu ». L’aveuglement disparaît, quand l’homme découvre que son appui, son bien le plus personnel, c’est le Seigneur. Voilà le secret du serviteur, secret aussi pour la vitalité de notre engagement. Chacun de nous est invité à redécouvrir la face du Seigneur, à contempler le visage du Christ afin de pouvoir le faire resplendir. Sa présence discrète et omniprésente donne force et courage. Le Seigneur est toujours proche, tout contre la porte, mais il ne la force pas (Ap 3, 20). Il marque simplement sa sollicitude. Il faut lui ouvrir la porte. C’est dans le Seigneur que nous pouvons trouver la force de la fidélité et de la conversion.
Alors le peuple peut s’engager dans la mission que le Seigneur lui confie, une mission qu’il découvre progressivement, qui est le fruit d’un long cheminement. Il avait d’abord pensé que sa mission se limitait uniquement au peuple d’Israël : « C’est trop peu que tu sois pour moi un serviteur uniquement pour relever les tribus de mon peuple » (49, 6). Il fallait qu’il prenne conscience que sa mission devait atteindre les extrémités de la terre (49, 6). Les apôtres aussi mettront du temps à sortir de leur particularisme pour s’ouvrir à l’universel.
La tâche du serviteur, annoncée au chapitre 42, prend forme, il s’agit de reconstituer le peuple de Dieu : ramener les dispersés d’Israël, les réorganiser en une société fraternelle et les regrouper autour de Dieu à l’écoute des dix paroles qui limitent la violence et l’oppression. Il est appelé à rétablir l’alliance entre Dieu et son peuple : « Le Seigneur m’a formé dès le sein maternel pour être son serviteur, afin de ramener Jacob vers lui, afin qu’Israël pour lui soit regroupé » (49, 5). Le peuple alors découvre que le projet de Dieu dépasse le peuple d’Israël, qu’il doit être la lumière des nations afin que le salut puisse atteindre les extrémités de la terre (49, 6). Le message qu’il transmet provoque le renouveau du peuple d’Israël et annonce la délivrance de Dieu. Eclairés par Dieu, nous devons à notre tour briller au milieu des hommes. La symbolique du chandelier et celle de la lumière ont permis à Israël de dire sa mission comme lumière des nations. Jean, dans l’Apocalypse, reprendra ce symbole et situera la vocation de l’Eglise dans le même sillage. Elle a pour mission de refléter la lumière de Dieu sur terre. Entretenir la flamme de la présence de Dieu est un combat quotidien pour ne pas se laisser envahir par les ténèbres de l’égoïsme, de l’erreur, de la tiédeur, de l’indifférence et surtout de la violence. Chacun de nous doit être cette lumière. Paul parle de son ministère comme d’une lumière qui brille d’abord en lui et de là rayonne autour de lui. Ce qu’il a contemplé, il le reflète.
Comme dans le premier chant, Dieu renverse totalement la situation. Le Serviteur au lieu d’être méprisé est reconnu par les gens puissants ; ceux-ci finissent par reconnaître que Dieu était avec lui pour le bien de tous. Toutes les plaintes de Jérusalem, du peuple, sont réfutées : Jérusalem se croyait oubliée, elle sera choyée, repeuplée par ses fils (49, 14-20) ; elle se croyait seule, elle sera comblée d’enfants (21-23) ; elle se croyait à jamais captive, elle sera libérée (24-26). A chaque plainte répond une annonce de salut. Si bien que toute chair pourra reconnaître le Sauveur, reconnaître la tendresse émouvante de Dieu qui est attaché comme une mère à son enfant : « La femme oublie-t-elle son nourrisson, oublie-t-elle de montrer sa tendresse à l’enfant de sa chair ? Même si celles-là oubliaient, moi, je ne t’oublierai pas. » (49, 15) Redécouvrant l’amour de Dieu pour lui, le peuple suit son appel. Et cet appel réveille en lui sa soif de justice et de droit. Même si l’action semble insignifiante, elle est déjà source d’espérance et le début d’un avenir voulu par Dieu.

 

Troisième chant : Isaïe 50, 4-9

Pour aider son peuple qui souffre le second Isaïe a commencé par se mettre à son écoute. Il a entendu son désespoir, il a perçu les images fausses qu’il avait de son Dieu, un Dieu lointain, dominateur et infidèle. Certains en effet accusaient Dieu d’avoir répudié Israël malgré son alliance : « S’il est vrai que j’ai renvoyé Jérusalem votre mère, montrez-moi le certificat prouvant que je l’ai répudiée » (50, 1). Dieu semblait avoir été vaincu par les dieux des Babyloniens. Si Dieu est absent, c’est à cause des crimes de son peuple : « Ce sont vos torts qui dressent une barrière entre vous et votre Dieu ; ce sont vos propres fautes qui le poussent à tourner la tête pour ne pas vous écouter. » (59, 2). Tant que le peuple n’acceptait pas de se convertir, de prendre conscience que sa vie est décevante (59, 9-15), tant qu’il ne recommençait pas à pratiquer la justice et le droit, il ne pouvait pas entrevoir des signes de Dieu dans sa vie. Avec attention et douceur, Isaïe va présenter au peuple un nouveau visage de Dieu. Le peuple reprendra courage au moment où il redécouvrira la présence de Dieu, ce fiancé qui l’aime : « Comme la fiancée est la joie de son fiancé, tu seras la joie de ton Dieu » (62, 5). Comme un amant qui garde continuellement la photo de sa bien-aimée, Dieu dit : « J’ai ton nom gravé sur les paumes de mes mains et l’image de tes murailles ne quittent pas mes yeux » (49, 16) A travers les images, de l’époux, du potier, de la mère, de celui qui rachète, Isaïe souligne, en Dieu, un amour désintéressé qui libère et fait grandir. Il libère grâce à sa puissance créatrice, car il tient tout dans sa main. Sa présence n’a jamais manqué, car il est le Dieu fidèle. Etant le Dieu saint, il exige engagement pour la justice. La découverte du visage du Dieu vivant est au cœur de la Bonne Nouvelle de libération. Tout dans le monde parle de son amour libérateur, de son pouvoir créateur, de sa présence fidèle et de sa justice sainte. Le peuple est invité à ouvrir les yeux pour reconnaître son Dieu qui avance vainqueur (40, 9-11). Isaïe annonce une Bonne Nouvelle : « Ton Sauveur arrive » (62, 11). Il s’agit d’annoncer la victoire de Dieu dans des faits concrets qui se réalisent ici et maintenant.
Le Serviteur dans le troisième chant raconte comment il accomplit sa mission :

« Le Seigneur Dieu m’a donné une langue de disciple :
Pour que je sache soulager l’affaibli, il fait surgir une parole.
Matin après matin, il me fait dresser l’oreille,
Pour que j’écoute comme les disciples ;
Le Seigneur m’a ouvert l’oreille.
Et moi, je ne me suis pas cabré,
Je ne me suis pas rejeté en arrière.
J’ai livré mon dos à ceux qui me frappaient,
Mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe
Je n’ai pas caché mon visage
Face aux outrages et aux crachats.
C’est que le Seigneur me vient en aide :
Dès lors que je ne cède pas aux outrages
Dès lors que j’ai rendu mon visage dur comme un silex
J’ai su que je n’éprouverai pas de honte. » (50, 4-7)

Dans ce troisième chant, le serviteur se présente comme un disciple fidèle qui ne cesse d’écouter la Parole : « Ecoute, Israël le Seigneur notre Dieu » (Dt 6, 4). Dieu sollicite chaque jour notre écoute. La Parole devient la nourriture de tous ceux qui seront les portes paroles de Dieu. C’est à cette source que Jérémie se rassasiait : «Quand je rencontrais tes paroles, Seigneur, je les dévorais, elles faisaient ma joie, le délice de mon cœur » (Jr 15, 16) Il est séduit par la parole à tel point qu’il ne peut se dérober à elle (Jr 20, 7-8). La parole est dévorée (Ez 3, 3 ; Ap 10, 9-10). Cette pénétration du message dans leur corps et dans leur vie provoque un changement décisif chez les prophètes. Il est attentif à Dieu qui le conduit et aux frères découragés qui attendent de lui une parole de consolation. L’ouverture de l’oreille le rend capable de mettre fin à la « surdité » de l’Israël endurci. Il ne cesse d’apprendre et reçoit tout de Dieu. La Parole transforme le cœur de l’homme comme la pluie transforme le sol (Is 55, 10-11). Elle a pour fonction d’enseigner, d’éduquer, de guider ; elle est le livre de la pédagogie divine : « une lampe sur mes pas ta parole, une lumière sur ma route » (Ps 119, 105). C’est une Parole qui fait vivre et qui montre comment vivre. C’est pourquoi le serviteur montre une grande fermeté, il sait ce qu’il veut, il ne recule point et se montre totalement indépendant face à ses adversaires. Le serviteur est témoin de la Parole de Dieu qu’il a assimilé, une parole qui est passionnante mais aussi redoutable. Une parole qui est douce quand on observe les fruits de transformation dont elle est capable, mais aussi amère car terriblement exigeante, car il s’agit d’interpeller sans complaisance tout le monde (Ap 10, 10-11). La mission est donc marquée du sceau amer de la souffrance et de la douceur de la victoire. Habitué à souffrir, il ne recule pas. Il se présente comme le sage qui seul, parmi les hommes, a compris le mystère de la souffrance innocente. Il a mission de porter cette révélation à tous ceux qui subissent la même épreuve et risquent de perdre la foi. C’est pourquoi le serviteur victime d’un jugement inique ne se révolte pas comme les autres hommes, mais va même au-devant de la souffrance, en l’assumant librement, car il sait que Dieu l’aide dans cette tâche qu’il lui a confiée. « C’est le Seigneur Dieu qui me vient en aide dès lors que je ne cède pas aux outrages » (50, 7). Plus le Serviteur avance, plus la souffrance augmente. Ils crachent sur lui et l’insultent, lui arrachent la barbe et le frappent au visage (50, 6), mais « il rend son visage dur comme une pierre », et ne fuit point. Il a le courage de s’affirmer face à ceux qui l’oppriment. Il sait que dans un monde où règnent l’injustice et la violence, la justice et l’amour ne peuvent exister que crucifiés. La souffrance fait partie de la pratique de la justice et de l’amour. Ce peuple en exil était maltraité comme l’avait été Jérémie. Résistant jusqu’à la fin, il n’a jamais cédé. Il a lutté et rempli sa mission. Il a procuré au peuple une nouvelle espérance, il lui a rendu service et a été serviteur de Dieu. Comme Jérémie, le peuple de la captivité doit devenir maintenant le Serviteur de Dieu pas seulement pour les survivants d’Israël, mais pour toute l’humanité.
« Il est proche celui qui me justifie.
Qui veut me quereller ?
Comparaissons ensemble,
Qui sera mon adversaire en jugement ?
Qu’il s’avance vers moi.
Oui, le Seigneur me vient en aide :
Qui donc me convaincrait de culpabilité ?
Oui, tous ceux-là comme un habit s’useront,
La teigne les mangera. » (50, 8-9)

Le Serviteur ne croit guère à la justice humaine : « ceux qui transcrivent la loi sont des faussaires qui tordent son sens » (Jr 8, 8). Il doit s’attendre au pire, mais il reste calme. Il n’a pas peur. Celui qui témoigne pour Dieu, ne doit pas craindre de témoigner jusqu’à risquer sa sécurité et sa vie. Il doit prendre des positions audacieuses qui peuvent mettre en jeu sa propre existence. Son courage repose sur sa certitude de pratiquer la justice et d’avoir Dieu lui-même comme juge. Tous peuvent porter plainte contre lui et le condamner, peu importe car la vraie justice ne dépend pas d’eux (50, 9). Pour la première fois apparaît l’idée que le porte-parole de Dieu accepte sa souffrance. Il sait qu’il n’est pas coupable : il sait que Dieu est du côté de ceux qui le servent fidèlement.
Ainsi dans ce troisième chant, le serviteur pour accomplir sa mission doit s’en tenir en toutes choses à Dieu, et ouvrir l’oreille à sa parole. Il doit être attentif aux besoins de ses frères découragés pour leur apporter une vraie parole de réconfort, une parole qui rejoigne leur situation. Il doit tenir ferme la justice de Dieu, qui n’est pas toujours acceptée par la justice des hommes. Il ne doit pas reculer devant la répression, mais demeurer ferme même s’il s’agit de dénoncer le système d’injustice qui dirige le monde.