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5ème Dimanche de Carême C

Frère Saulius Rumsas op

Jn 8. 1-11

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Le coup monté contre Jésus semble être parfait pour le compromettre, l’arrêter et le mettre à mort. Si Jésus est d’accord avec les accusateurs de cette femme, par le fait même, il va nier la miséricorde qu’il est en train de prêcher. N’est-il pas venu non pour les bien-portants, mais pour les malades (Mc 2,17)? Mais il a bien dit aussi qu’il « est venu non pour abolir, mais accomplir la Loi… » Si Jésus est contre l’accusation, il contredira la Loi. Plus encore, puisque le délit de l’adultère est contre Dieu et son Alliance avec le peuple, Jésus blasphèmerait alors contre Dieu. Par conséquence, on pourra lui faire un procès public et il serait passible de mort par lapidation.
De plus, il y a un détail plus subtil et bien caché. Si Jésus, en accord avec la Loi, approuve l’exécution de cette femme, on pourra le dénoncer au pouvoir romain, qui non seulement ne reconnaissait pas la peine de mort pour l’adultère, mais il avait interdit aux juifs de mettre quelqu’un à mort. Souvenez-vous de ce que les juifs disaient à Pilate : « il nous est interdit de mettre quelqu’un à mort »(Jn 18,31).
Donc, c’est un coup bien monté et Jésus serait perdant dans tous les cas. En réalité, dans ce cercle des accusateurs, il n’y a pas que la femme. Jésus y est aussi et à la place de l’accusé non du juge.
Mais Jésus semble ne pas réagir au problème qu’on lui expose. Son attitude en dit long : „S’étant baissé et, du doigt, il écrivait sur la terre”. C’est la seule fois qu’il écrit. On ne saura pas ce qu’il écrit. Saint Jérôme dira plus tard qu’il écrivait les péchés des accusateurs de cette femme.
Jésus ne les regarde même pas. Il ne regarde pas ces accusateurs hypocrites. Hypocrites, ils l’étaient bien, car non seulement ils ne pouvaient pas mettre quelqu’un à mort, mais plus encore, selon la Loi, dans le cas d’adultère c’étaient la femme et l’homme qui devait mourir (Dt 22,22; Lv 20,10). L’instruction du dossier n’est pas complète. A moins qu’il ne s’agisse d’un délit d’adultère avec les dieux païens, ce qui selon la Loi, était digne de la lapidation (Dt 17,2-5).
Jésus simplement demande d’exécuter la Loi, mais d’abord il demande de bien se regarder soi-même. Il demande l’examen de conscience des accusateurs : « celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre.” En effet, il est bien écrit dans la Loi, dans le Deutéronome, que la main de l’accusateur sera la première à jeter une pierre (13,10; 17,1) et la main de tout le peuple continuera l’exécution (Dt 13,10). Jésus reste en règle avec la Loi. Avec une petite nuance tout de même. D’après Jésus, seul celui qui n’a pas péché peut exécuter la sentence. Il ne faut pas croire que selon la réponse de Jésus, parce que tous sont pécheurs, il serait interdit de chercher et de faire la justice. Mais avant de prononcer la sentence, chacun est invité à bien regarder ses propres intentions. Sont-elles si irréprochables? Combien de miséricorde y a-t-il dans nos sentences, nos jugements ou les condamnations proférées…
Jésus donne un sens véritable à la Loi. Ses adversaires utilisaient la Loi comme moyen pour dominer sur les autres. Ils l’utilisaient pour des causes personnelles et non pour la Gloire de Dieu. La Loi n’est pas pour élever les uns et abaisser les autres. Jésus rend à la Loi son sens profond: c’est un moyen pour mettre en place le plan de l’amour infini de Dieu pour les hommes. Jésus unit la lettre et l’esprit de la Loi et il met tout le monde face à la Loi, plus encore, face à leur propre conscience, et, par conséquent, face à Dieu lui-même.
Celui qui veut observer la Loi qu’il commence par lui-même, lui-même face à Dieu.
Jésus se baisse de nouveau. Il ne veut pas les regarder d’un air accusateur, voire inquisiteur. Jésus se baisse, il s’abaisse comme au moment de son incarnation, lui, « qui était de condition divine, il s’est abaissé”, dira plus tard l’apôtre Paul ( Ph 2, 6). Il s’abaisse comme le jour de sa mort. Il touche la terre, c’est là où il va chercher le premier Adam pour le redresser par son redressement, pour le ressusciter par sa résurrection. Quand est-ce que Dieu touche la terre avec son doigt, avec ses mains? Eh bien, au moment de la création de l’homme (Gn 2,7). L’humanité, faite de la terre, est touchée par Jésus, comme pour modeler un homme nouveau, à son image et à sa ressemblance. Jésus n’accuse pas, il crée de nouveau.
À partir de ce moment, le conflit du départ apparait dans une autre lumière.
Les gens qui entouraient Jésus ne sont plus divisés en juges et en accusés. Ils sont tous devant la Loi, personne ne peut plus se réfugier derrière la Loi. Et là, ils se rendent compte qu’ils sont tous pécheurs. Ils devaient bien se connaître pour que personne n’ose affirmer son innocence. Tous les accusateurs qui encerclaient Jésus et cette femme, se retirent un par un. Pourquoi partent-ils, la condition posée par Jésus ne demandait pas leur départ. Ils filent à l’anglaise, comme s’ils allaient se cacher, comme Adam, qui se cache après avoir entendu les pas de Dieu. Les accusateurs ont pris peur devant ce qu’ils ont découvert en eux, en étant face à Dieu. Cette peur, c’est celle d’un dieu à notre image, d’un dieu accusateur, comme eux… Il ne s’agit pas d’un mouvement collectif de départ, mais d’une décision personnelle et individuelle de chacun, „un par un”.
Jésus reste seul avec cette femme. Comme disait Saint Augustin, il ne reste que « misera et misericordia”, la misère et la miséricorde.
« Femme ». C’est la même adresse de Jésus à sa mère lors des noces de Cana ou lorsqu’il sera sur le bois de la Croix. Jésus s’adresse non seulement à cette femme concrète, il s’adresse à tout le peuple, qui tant de fois a trahit l’alliance avec Dieu, il s’adresse à toute l’humanité, à tout homme et femme, à chacun de nous.
« Personne ne t’a condamné?” « Moi, non plus je ne te condamne pas ».
Si Jésus, étant le seul juste, avait jeté une pierre, il aurait montré un manque de solidarité avec l’homme pécheur. N’est-il pas venu pour le sauver ? N’est-il pas l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde (Jn 1,29; 4,42) ? « Vous, vous jugez selon la chair, dira Jésus plus loin dans Jean, je ne juge personne et, s’il m’arrive de juger, moi, mon jugement est selon la vérité.” (Jn 8,15-16).
Jésus connait bien la faute et la faiblesse de cette femme. Il admet sa culpabilité, il n’écarte pas la sanction prévue par la Loi, mais il rappelle les conditions de son application. Sa vie est plus précieuse que le péché. Jésus ne réduit pas la femme à son péché.
D’ailleurs, Jésus est le seul à s’adresser à cette femme. Les scribes et les pharisiens ne faisaient que parler d’elle. Insignifiante pour eux, elle n’était qu’un objet des discutions et un projet intriguant pour compromettre Jésus. Jésus parle avec elle, il dialogue, il établit un lien. Une communion est en train de naître. « Je ne te condamne pas.” C’est comme une parole d’absolution. « Il a pris sur lui nos souffrances.” Se redressant Jésus portait déjà son péché. Du coup, l’important, ce n’est plus ce qu’était hier, mais ce qui sera demain. Le pardon de Jésus libère, il crée un cœur nouveau et donne un esprit nouveau. La vie s’ouvre devant cette femme. En face de Jésus, la vie s’ouvre à tout homme.
« Va, et désormais ne pèche plus.” La miséricorde envers le pécheur ne signifie pas la tolérance au péché. Jésus avait donné la même consigne au malade guéri de Bethesda (Jn 5,14). Jésus condamne subtilement le péché: « ne pèche plus”.
Que voyons-nous dans cette histoire ? Le coup contre Jésus est devenu le merveilleux déploiement de la Bonne Nouvelle. Jésus est dans la droite ligne de l’accomplissent de la Loi et il réalise ce que Dieu lui-même a promis par la bouche des prophètes. Prendrais-je donc plaisir à la mort du méchant et non plutôt à le voir renoncer à sa conduite et vivre? ” (Ez 18,23) Plus encore aujourd’hui dans le livre d’Isaïe: « Ne faites plus mémoire des évènements passés, ne songez plus au choses d’autrefois. Voici que je fais une chose nouvelle : elle germe déjà…

Frères et sœurs, « c’est aujourd’hui que s’accomplit à vos oreilles ce passage de l’Écriture” (Lc 4,21). Amen.