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3ème Dimanche de Carême – C

P Michel MOUNIER

Lc 13. 1-9

Nous voici avec Moïse. Fuyant l’Egypte et marié à la fille d’un prêtre de Madian, Moïse dit de lui-même : « Je suis devenu un émigré en terre étrangère ». Voici donc celui que la Bible présente comme le révélateur de Yahvé, marié à la fille d’un prêtre d’un autre dieu ! C’est dans cette situation qu’il va renouer avec le Dieu de ses pères. Mais pour cela, encore faut-il, nous dit le récit, « faire un détour pour voir ».
Pour combien de chrétiens le détour par le pays de l’autre a-t-il été la condition d’un retour ou d’un approfondissement de la foi ? Le pays de l’Islam pour Louis Massignon, Charles de Foucauld, Christian de Chergé, Pierre Claverie. Don le Saux pour l’Inde, pour bien d’autres chrétiens, Jacques Sommet, Emmanuel Mounier, l’athéisme, le marxisme, le bouddhisme. La rencontre de l’autre est un chemin de conversion si l’on ose l’hospitalité, la confiance en la présence de l’Esprit chez les autres.
Il nous faut pour cela ne pas venir avec les gros sabots de notre suffisance : « Retire tes sandales car le lieu que foulent tes pieds est une terre sainte ». Dans le récit du jugement dernier (Mt 25) les élus ne savaient pas qu’en rencontrant l’affamé, le prisonnier, l’étranger, ils rencontraient le Christ ; terre sacrée que celle-là.
Comment parler de la présence de Dieu autrement que par des images ? Ici un feu qui embrase sans consumer, sans rien détruire, dans l’infini respect. Pour Elie c’est « le bruit d’un silence ténu ». Et malgré tout Moïse, comme Elie, se voile le visage car l’homme ne peut voir Dieu sans mourir. Toutes les expériences mystiques sont des approches, des images car il faut bien essayer de dire quelque chose, avec nos pauvres mots. Pourtant, ultimement, Dieu se manifestera dans la fragilité d’un homme, Jésus, qui lui-aussi prendra les chemins de la délicatesse, du respect, du service, de la libération.

Et voici que, pour Moïse et pour nous, Dieu se fait parole, parole de compassion et d’envoi dans une solidarité et une œuvre de libération. Moïse a vu le buisson ardent, Dieu a vu la misère. Moïse a entendu la révélation, Dieu a entendu les cris sous les coups des chefs de corvée. Alors va, Dieu a besoin de toi pour libérer son peuple, pour son œuvre de compassion.
Un jour, Dieu s’est engagé dans son Serviteur Jésus, dans son Corps, l’Eglise, et en chacun de nous.

Me voici. J’irai -au nom de Dieu-. Avec cette puissance de Dieu que je détiendrai si tu me livres ton nom car dans toute la Bible, détenir le nom de quelqu’un, c’est disposer de sa puissance. Alors apparaît cette phrase d’immense avenir : « Je suis qui je suis » Comment la comprendre ? Je vous en propose trois interprétations :
On peut d’abord comprendre que Dieu est le seul Dieu, par opposition avec tous les dieux. « En dehors de moi, néant, c’est moi qui suis le Seigneur » dira Isaïe. Ou encore « les dieux, néant ! » Et encore « Oui, c’est moi qui suis Dieu, il n’y en a pas d’autre ; Dieu, il n’y a que du néant » en comparaison de moi. « Je suis qui je suis. »

On peut aussi comprendre « Je suis qui je serai, ou je serai qui je suis, ou je serai qui je serai ». Je serai avec vous dans le temps présent à votre histoire ; je serai dans l’avenir fidèle à ce que j’ai été pour vous depuis le commencement. Vous découvrirez qui je suis dans ma présence à vos côtés. Dieu se lie à notre histoire, celle de son peuple. Il n’est pas le moteur immobile d’Aristote, ou le grand horloger de Voltaire. Il est Présence toujours nouvelle, Devenir insaisissable.

On peut aussi comprendre que Dieu est Mystère, irréductible à nos images et à nos mots. Tu ne peux comprendre. Et surtout tu ne peux pas disposer de ma puissance, m’utiliser à ton gré. Tu marcheras dans la faiblesse de la chair, dans la foi, la foi qui est toujours pari.

Tout ceci peut paraître bien loin de nos préoccupations quotidiennes, bien abstrait. Et pourtant ces mots ont nourri la mystique juive, chrétienne et musulmane. Entrer dans leur mystère est l’une des conditions du dialogue avec nos frères croyants. Et surtout, ces mots nous ouvrent à la vérité de la foi.
Ces diverses interprétations nous mettent en garde. La première contre toute idolâtrie, il y a tant de faux dieux, le culte de la personnalité, du pouvoir ou de l’argent ; idolâtrie qui se trouve dans l’Eglise. Nous le savons bien avec les appels du pape François à combattre le cléricalisme. Combat rude et long car c’est une vraie hydre. La seconde contre le désespoir. Elle nous conduit à l’espérance fondée sur l’engagement de Dieu dans l’histoire humaine jusque dans la chair de Jésus. La troisième nous remet devant le mystère de Dieu et nous conduit au silence devant « le buisson ardent ». Nous ne possédons pas Dieu, nous ne pouvons mettre la main sur lui. Il est le Tout Autre. Toutes les trois nous disent quelque chose du Dieu vivant.