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32ème Dimanche du TO B

Fr Philippe Toxé op Lyon

Lc 16, 9-15

Comme dans l’évangile d’hier, il est encore question d’argent dans l’évangile d’aujourd’hui.
L’évangile porte sur deux points : une critique des scribes qu’il juge « mondains » et une comparaison entre les personnes qui font des dons au temple.
Commençons par la critique de Jésus à l’égard des lettrés, de son temps, qui sont les scribes. Certains se diront que les scribes sont les clercs du temps de Jésus et que Jésus fait dans l’anticléricalisme, attitude intellectuelle à la mode dans l’Eglise ces temps-ci, ce qui ferait sourire Clémenceau et les radicaux socialistes de la 3ème république qui auraient pu penser en avoir le monopole.
Mais que reproche Jésus à ces scribes ?
D’une part, ils recherchent et aiment les honneurs et la gloriole, ils sont donc vaniteux et mondains. Avec tout le respect que je dois à Jésus, je me dis que s’il s’était incarné de nos jours, il ne serait pas très original dans sa critique. Dans nos sociétés bien-pensantes, il est politiquement correct de faire assaut de modestie et les gens qui briguent les honneurs ou s’y complaisent trop ostensiblement, passent pour ridicules. Dans les conversations au café du commerce, les propos populistes contre les personnages en vue sont du même acabit. Dans l’église, certains prélats d’autrefois pontifiaient, alors que les supérieurs d’aujourd’hui ont un port plus modeste. Il y a un art de prendre la dernière place, en soulignant bien qu’on n’est rien, qui n’est qu’un artifice. Mais Jésus va plus loin lorsqu’il dit que les scribes, « pour l’apparence, font de longues prières ». Dans la société religieuse d’alors, cela donnait leur une belle image. Dans la société d’aujourd’hui, le fait d’être plus pratiquant que les autres croyants, ne paye guère dans l’opinion que l’on a sur vous. Mais sommes-nous si sûrs que cela de ne pas agir pour la galerie, pour être considéré, ou du moins en fonction du regard des autres ?
L’autre critique de Jésus à l’égard des scribes, c’est de dévorer le bien des veuves. Eux dont la fonction, le ministère, est d’être au service, ne font pas leur travail, ils se servent eux-mêmes. Quand dans l’Eglise ou la société, ceux qui exercent un ministère, ne font pas leur travail mais se servent de leur fonction à leur seul profit, alors les honneurs ou les places particulières que leurs fonctions leurs confèrent sont une usurpation. Ce serait facile de limiter la portée de cette phrase en se disant que cela peut viser quelques personnes qui prient et se disent religieux mais ont un comportement social injuste ou sans compassion pour les plus faibles économiquement. Le risque dans ce genre d’interprétation des propos de Jésus, c’est de se dire : « j’en connais qui en prennent pour leur grade et devraient se sentir visés ». Mais, ce faisant, nous faisons la leçon aux autres et nous dédouanons de toute remise en cause. Sommes-nous si sûrs que cela d’être cohérents entre ce que nous disons croire et pratiquer, et ce que nous faisons dans nos relations aux autres. Ce que nous critiquons chez les autres, parfois à juste titre, l’hypocrisie, la tartufferie, le fait que ce qu’est une personne en réalité, à l’intérieur, ne correspond pas à l’image qu’il donne à l’extérieur, ne devons-nous pas nous l’appliquer aussi à nous ?
Dans la société spectacle qui est la nôtre, où l’on soigne tant son image, où l’on parle et se comporte en fonction de la doxa, de l’opinion, du politiquement correct, les propos de Jésus nous invitent à ne pas nous comporter, penser, parler et agir pour plaire aux hommes, mais pour plaire à Dieu.
Comme l’évangéliste vient de parler des veuves, ça lui rappelle un autre épisode de la vie de Jésus, une remarque à propos de ce que les gens mettaient à la quête. Et ça tombe bien, parce que ça parle encore de sous et du rapport entre l’apparence et la réalité.
Cette suite des propos de Jésus nous rappelle des évidences que nous connaissons bien : il ne faut pas se fier aux apparences ni juger selon les critères du monde et c’est l’intention qui compte.
Cette femme qui met ses deux piécettes n’a pas dû être remarquée par les prêtres, les sacristains ou les économes du temple, parce que son apport est dérisoire et par rapport aux dons des riches mécènes et bienfaiteurs et par rapport aux sommes dont on a besoin pour faire fonctionner cette organisation.
Mais Jésus ne s’intéresse pas aux finances du temple, il s’intéresse à la relation de foi entre cette femme et son Dieu, il s’intéresse à ce que ce geste exprime de l’être profond de cette femme. Elle a donné plus que tout le monde parce qu’elle a tout donné, quand d’autres ne donnent que de leur superflu.
Jésus dit qu’elle a donné « tout ce qu’elle avait pour vivre ». Et si elle ose faire un tel geste, c’est qu’elle croit qu’autre chose peut la faire vivre, d’une vie plus riche, plus intense que la seule vie temporelle. Elle mise tout sur l’amour de Dieu, en quelque sorte.
Le Seigneur attend cela de nous : que nous lui donnions ce que nous avons et ce que nous sommes. Il ne s’agit pas de mettre plus ou moins à la quête, il s’agit plus fondamentalement de donner au Seigneur ce que nous avons, même si cela nous semble bien peu. Cela concerne nos biens matériels, mais aussi nos richesses morales, intellectuelles, sociales, et aussi ce bien précieux qui est notre temps (time is money). Le Seigneur nous invite à lui remettre ce que nous avons pour vivre, pour qu’il nous fasse vivre.
Dans le geste de cette veuve, il y a une confiance, une remise de soi, de tout ce qu’elle a et donc aussi de ce qu’elle est. Et à la base de cette confiance, il y a l’amour. Seul celui qui aime peut être aussi désintéressé et généreux.
C’est bien ce que Jésus veut nous faire comprendre, par delà les apparences ou les seuls critères matériels : d’abord pour nous émerveiller et nous réjouir de ces petits gestes de la vie qui n’ont pas d’importance au regard des statistiques, mais qui sont très importants pour celui qui les pose, car ils l’engagent tout entier ; ensuite pour nous découvrir invités à faire de même et nous demander si nous nous en remettons au Seigneur et ce que nous lui remettons vraiment : notre superflu qui ne nous dérange pas ou ce que nous avons pour vivre, parce que notre vrai trésor, ce qui nous fait vivre véritablement, c’est lui-même et c’est ce que la femme exprime : elle remet tout ce qu’elle a pour vivre, parce que le Seigneur est celui qui l’a fait vivre fondamentalement. Qu’il en soit ainsi pour nous aussi.