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Toussaint 2018

Fr Jean-Michel Maldamé op

Matt 5.1-12

Quand le brouillard se déchire

Aujourd’hui l’Eglise catholique est dans l’épreuve qui a trois aspects. D’abord, des membres du clergé ont commis des fautes très graves qu’il est impossible d’excuser, car elles ont été commises par des hommes censés être exemplaires. Ensuite, l’opinion publique s’indigne de la manière dont les sanctions ont été prises et appliquées ; on y voit de l’indulgence. Ce qui fait que la faute retentit sur toute la hiérarchie et déconsidère par ailleurs des gens irréprochables. Enfin, les médias qui n’aiment pas l’Eglise à cause de ses leçons de morale en profitent pour la déconsidérer, au point qu’il est difficile de se dire ouvertement chrétien en bien des lieux. La situation est difficile à vivre pour ceux qui, comme nous, aimons l’Eglise « notre mère ». C’est une souffrance pour tous ceux qui voient que l’annonce de l’Evangile est contrariéee. Il arrive que l’on se décourage et que l’on mette, selon l’expression classique, la Bonne nouvelle sous le boisseau. Dans ce contexte de morosité, qui est comme un brouillard, il est heureux que nous puissions fêter la fête de tous les saints. Le brouillard se déchire.

En célébrant la fête de tous les saints et en entendant les textes de l’apocalypse qui nous parle des multitudes qui sont déjà auprès de Dieu dans la gloire, nous voyons bien que l’Eglise n’est pas une caste sacralisée, mais un peuple immense, non seulement les 12 fois 12 mille du peuple élu, mais l’innombrable infinité de tous les peuples sauvés par « le sang de l’Agneau ». La fête de la Toussaint nous dit la merveilleuse universalité et l’irréductible originalité de l’Eglise, peuple de Dieu. Quel peuple ? Celui dont Jésus nous donne les caractéristiques dans l’évangile de Matthieu lu aujourd’hui : l’humanité qui se constitue dans la voie ouverte par Jésus.
Je lis cette liste en commençant par ce qui s’accorde au présent : « ceux qui pleurent ». Foule immense de celles et ceux qui éprouvent la dureté du monde, car les larmes sont souvent le corrélat de la détresse suscitée par l’échec, l’humiliation ou la trahison. Ainsi Jésus s’est arrêté quand une veuve portait en terre son fils unique et lui a permis de retrouver l’espoir et ouvrant l’avenir selon l’exigence de son cœur. Comme cette femme, ceux qui pleurent ont en eux un grand désir de vivre. C’est là encore ce pour qui Jésus ouvre une voie d’espérance : « Heureux ceux qui ont faim et soif », faim et soif de justice. Ceux qui ne consentent pas à la misère, tant matérielle que spirituelle et qui en chaque situation savent être présents à la mesure de leurs moyens et de leur ressources humaines de compétence et de solidarité – sans ignorer les limites et les nécessités d’agir dans la patience des jours. Cette soif transforme l’être de l’intérieur et fait que l’on devient « artisan de paix », parce qu’on a arraché de son cœur la jalousie, la rancune, la convoitise et ainsi naître à ce que Jésus appelle le «coeur pur ». Non pas l’ignorance, mais la force. Celle de ceux qui ont une vive conscience que tout est don et que leur dignité est d’être « pauvre de coeur » et ainsi capables de vivre au fil des jours et des ans dans la communion avec les miséricordieux et les doux – ceux dont la colère ne s’étend pas au -delà du moment de leur rencontre avec l’injustice.

Ce que nous avons vécu, ce qui nous a motivé, ce que nous avons éprouvé… nous le vivons comme un appel. En regardant avec Jean la foule des saints, en mesurant notre fragilité, nous voyons clairement que nous ne sommes qu’au commencement du commencement. Nous levons les yeux plus loin que l’immédiat. Le brouillard se déchire : voici le peuple des saints et en eux nous voyons notre raison d’être, notre raison d’entreprendre et de durer. Le Règne de Dieu qui vient, le visage de Dieu dans la lumière réfractée par la multitude des sains : l’immense foule de ceux qui ont purifié leur cœur, ouvert les yeux, partagé leur ressources ou tout simplement vécu selon ce que l’on appelle « la bonté ».

Fête de tous les saints ! Regard sur l’avenir ! Regard aussi sur l’histoire de l’humanité. Pour que ce regard soit juste, commençons par nos proches. Ceux dont nous savons que sur leur chemin, ils ont mis en œuvre quelque chose de cette bonté.
Fête de tous les saints ! Regard sur la vie, découverte de la « vraie vie ». Par ce regard notre désir ne s’étiole pas, notre raison ne s’égare pas, notre cœur ne se referme pas… Car ce qui advient, ce qui nous est donné n’est rien d’autre Dieu lui-même. Il se donne dans le rayonnement de sa bonté réfractée dans la multitude de ceux qui nous précédent.
Fête de tous les saints ! Dévoilement de notre raison de vivre : être les témoins et les artisans de cette bonté.