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JEUDI – 23e SEMAINE (II)

Fr André Descôteaux op

10 septembre 2018

Lc 6. 6-11

En prêchant tous les jours, je suis surpris de constater comment la lecture continue de l’Évangile de Luc et de la lettre de Paul aux Corinthiens me permet de mieux comprendre, du moins je l’espère, les enjeux auxquels Jésus et Paul sont confrontés.

Jésus, depuis Nazareth, fait face à l’opposition des scribes et des pharisiens. Ce matin ne fait pas exception. En bon écrivain, Luc commence par nous situer dans un climat d’extrême tension. On guette Jésus pour voir ce qu’il fera un jour de sabbat. Osera-t-il guérir cet homme à la main paralysée? Jésus, en bon stratège, sait que la meilleure défense est l’attaque. Il engage donc lui-même les hostilités. Il prend ses adversaires par surprise. Il fait venir l’homme bien en évidence et pose la question qui tue : est-il permis, le jour du sabbat, de faire le bien ou de faire le mal, de sauver une vie ou de la perdre? Que pouvaient-ils répondre? Ils étaient pris. Jésus sachant qu’il jouit de l’appui de la grande majorité par son silence approbateur guérit le paralysé. Les scribes et les pharisiens ont perdu une bataille, mais pas nécessairement la guerre. Quel endurcissement! Attitude d’autant plus surprenante que nous savons que, même à leur époque, les milieux érudits débattaient du sens de l’observation du sabbat. Confronté à leur entêtement, Jésus ne lâche pas. Et il ne le doit pas. Car se pose ici toute la question fondamentale du sens de la Loi et de l’émergence de cette vie selon l’Esprit inaugurée par le Christ.

Paul, lui aussi, sera confronté à un problème semblable, mais d’un autre point de vue. Il a fondé la communauté chrétienne de Corinthe. Corinthe est un port de mer, probablement une ville très cosmopolite où s’affrontaient différents courants de pensée et de religion avec un relâchement des mœurs. Il n’est donc pas surprenant que la question du comment vivre en chrétiens se soit posée à la jeune communauté.

La semaine dernière, Paul essayait de réunifier la communauté divisée. Aujourd’hui, il s’élève avec force contre le comportement d’un de ses membres coupable d’inceste. Deux remarques. C’est curieux à dire, mais il est rassurant de constater que les difficultés de vivre en disciple du Ressuscité ne datent pas d’aujourd’hui. Même, au tout début, avec un évangélisateur comme Paul, tout n’était pas rose. L’âge apostolique n’a pas été sans défis et problèmes. Deuxièmement, il faut être bon avec Paul qui se montre intransigeant. Il écrit sa lettre vers l’an 57. Il n’a donc pas lu l’Évangile de Matthieu qui prévoit tout un mécanisme d’appel à la conversion quand un frère ou une sœur se comporte mal. Ceci étant dit, il faut bien reconnaître qu’il y a des situations où l’équilibre entre le bien d’un membre de la communauté et le bien de l’ensemble n’est pas facile à tenir. Il faut alors du jugement et du courage. Nous en savons quelque chose en ce moment où l’Église est bouleversée par le comportement inacceptable de certains prêtres et les réactions timorées de leurs évêques, pour ne pas dire davantage.

Aujourd’hui, nous voyons Jésus et Paul bien déterminés. Ils savent où ils vont. Mais ils sont surtout conscients des enjeux qui se posent. Au-delà de l’endurcissement des scribes et des pharisiens ou du relâchement moral, c’est le fondement de l’agir du disciple du Christ qui se pose, de la vraie liberté des enfants de Dieu qui n’ont plus à obéir servilement à un code du permis ou du défendu. Ils sont appelés à vivre selon l’Esprit. Cela ne veut pas dire pour autant que tout est possible. Au contraire. L’évangile et la première lecture d’aujourd’hui se complètent : d’une part, la rigidité; d’autre part, le laisser-aller.

Je terminerai en citant une note de la Bible de Jérusalem sur le verset de la purification du vieux levain en vue de devenir une pâte nouvelle. « Nous avons ici un exemple typique de la morale paulinienne : devenez ce que vous êtes. ‘Vous êtes purs, purifiez-vous’. Réalisez dans votre vie ce que le Christ a réalisé en vous quand vous êtes devenus chrétiens ». Ce qui me fait penser à saint Augustin qui disait à peu près ceci à ses chrétiens au moment de célébrer l’eucharistie : « reçois ce que tu es et deviens ce que tu reçois ».

Amen.