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Solennité de Saint Dominique 2018

Fr Lionel Gentric op Strasbourg

Évangile : Mt 5,13-19 (« Vous êtes le sel de la terre »)

La première chose à laquelle j’ai pensé ce matin en me réveillant, c’est une question : est-ce qu’il y a du sel dans les biscuits de Chalais ?

Oui. Oui bien sûr ! Bien sûr puisqu’il y en a maintenant partout ! Mais attention : de nos jours nous mangeons, paraît-il, trop gras, trop sucré, trop salé.

Nous vivons aussi dans un monde saturé de lumière. D’une lumière où se noie la lueur des étoiles ; d’une lumière où se perd la flamme du cierge pascal.

Nous vivons enfin et surtout dans un monde submergé de messages de toutes sortes, d’images, d’analyses, de décryptages, de polémiques, de vidéos, où les prêcheurs que nous sommes peuvent se demander s’il est encore possible, ne serait-ce que de capter l’attention, sur ce marché si concurrentiel du « temps de cerveau humain disponible », selon l’expression devenue célèbre en 2004, quand Patrick Le Lay, qui était PDG du groupe TF1, confessait : « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible ». C’était avant que prolifèrent les réseaux sociaux, avant que se développent les chaînes d’information continue. Depuis 2004, les revenus publicitaires du groupe TF1 ont baissé, non pas parce que la valeur du temps de cerveau disponible aurait baissé (elle aurait plutôt flambé), mais parce que les annonceurs ne font plus le même crédit au groupe TF1 de sa capacité à capter cette denrée rare.

Et nous voici ce matin, à Chalais. Au bout d’une route de montagne, après une ascension de 700 mètres, les murs du monastère se dressent et évoquent des temps anciens où l’on vivait dans le silence, à la lumière des cierges et des étoiles. Une communauté se tient là, et qui témoigne de ce qu’il est possible de se tenir dans la stabilité d’une clôture, dans l’enchaînement régulier des jours et des nuits, et se livrant chaque jour à l’écoute d’un seul murmure : celui de la Parole de Dieu. Se livrant à cet exercice de l’écoute quotidienne d’une prédication, de simples mots posés sur la Parole de Dieu pour en extraire la sève, en sonder la profondeur, en extraire la lumière. De simples mots posés sur la Parole de Dieu. La technique ici se limite au travail sur les éclairages du chœur, à la mise en place d’une sonorisation. Rien d’autre. Ici la lumière doit venir de l’autel ; ici la lumière doit venir des cierges ; ici la lumière doit venir des visages, resplendir comme resplendissait le visage de Notre Père saint Dominique ; ici la lumière doit jaillir de la Parole de Dieu…

Il y a un mystère de la prédication, cette œuvre à laquelle Dominique a délibérément consacré ses frères. Regardez ! Regardez ce que nous vivons à l’instant présent. Considérez avec quelle intensité vos yeux se portent sur les cierges de cette église (je viens d’y attirer votre attention), mais aussi sur la croix du Seigneur, sur l’icône de S. Dominique, ce portrait de Fra Angellico que les sœurs ont diposé dans les chœur pour marquer la fête de ce jour. Considérez ce miracle de l’attention que vous avez porté aux chants, aux prières, à la Parole de Dieu, de l’attention que vous portez à l’homélie que je prononce à l’instant même. Que nous révèle cette attention, cette ouverture de nos sens et de notre cœur à ce qui se passe ici et maintenant ? Que vous révèle, mes sœurs, cette attention, alors que, par profession, vous êtes rompues à l’exercice ?

Elle nous révèle qu’il y a en chacun de nous une soif et un désir. Une soif et un désir que j’évoquais déjà dans le commentaire que je donnais dimanche du discours de Jésus sur le pain de vie.

Une soif et un désir de Dieu, à la rencontre desquels Dominique est allé droit, par tout ce qu’il a accompli depuis le jour où, à Montpellier, il a pris conscience de ce que les moyens déployés par les légats cisterciens pour combattre l’hérésie qui gangrénait le sud de la France, ces moyens étaient proprement inadéquats pour rencontrer l’inaltérable aspiration du cœur de l’homme à entrer en amitié avec Dieu.

Nous sommes tout à fait à la fin de l’année 1205, au début de l’année 1206 peut-être, et Dominique renvoie les équipages, les chevaux, les valets, les bagages, les ornements, tout. Et il va aller trouver refuge dans un tout petit village, où il demeurer grosso modo dix ans. Rapidement les légats cisterciens l’abandonnent pour regagner leur monastère ; et Diegue, l’évêque d’Osma, premier compagnon de Dominique, va le laisser seul.

Et c’est à partir de là que le charisme de l’Ordre des Prêcheurs va prendre forme et consistance. À partir de cette pauvreté. Dominique à Fanjeaux n’a aucun appui stable sur lequel s’ancrer ; il ne connaît pas ces gens, il n’est pas du pays, il n’a pas de moyens. Sa seule force c’est cette conviction que du cœur d’un homme pétri par la Parole de Dieu peut jaillir une parole renversante et une parole qui peut porter la vie, alors que tout autour de lui le chaos gronde. Sa seule force, c’est de croire que servir la Parole – ne pas s’interposer entre la Parole de Dieu et le cœur des croyants – mais servir la Parole, c’est aussi se mettre au service de l’attente des hommes, « prendre au sérieux l’attente des hommes » selon une expression de Karl Barth, et c’est de croire que l’hospitalité de la Parole de Dieu est telle que chacun peut y trouver une place, y trouver sa place, un lieu habitable. Quand Dominique se dépouille de tout, quand il se dépouille des attaches qui le liaient au chapitre cathédral d’Osma, d’une carrière aussi qui se dessinait pour lui dans l’Église en Espagne, de toute forme de richesse, de ceux qui avaient fait route avec lui tout au long de ses 35 premières années… il crée les conditions pour la nudité de sa parole rejoigne le plus intime des aspirations les plus profondes de ses contemporains.

Et il me semble que cette intuition, qui va se déployer presque dix ans plus tard par la constitution d’un nouvel Ordre entièrement député à la prédication, cette intuition reste d’une pleine actualité.

L’office de la prédication reste aujourd’hui un office de pauvre. On ne peut pas servir la Parole de Dieu autrement qu’en se rendant vulnérable. Vulnérable à son propre désir de Dieu. Vulnérable aussi à la Parole de Dieu elle-même, cette parole vivante, énergique et plus coupante qu’une épée à deux tranchants, par laquelle le Christ, le Verbe de Dieu, nous rejoint.

Un office de pauvre ! Posez au milieu de cette église un écran plat, branchez-le sur BFM TV, jingles, flashs… et c’est mort ! Je ne ferai jamais le poids, même en gesticulant, même en criant. Et Dieu lui-même, lui qui ne se niche ni dans l’ouragan, ni dans le tremblement de terre, mais se fait entendre dans le murmure d’une brise légère, Dieu lui-même serait rendu inaudible.

Aujourd’hui, émerveillons-nous. Émerveillons-nous de sentir notre cœur battre au souvenir de notre Père Saint-Dominique. Émerveillons-nous de ce que des frères, des sœurs, engagent leur vie dans l’office de la prédication. Émerveillons-nous du don que S. Dominique a fait à l’Église de Dieu… et émerveillons-nous surtout de ce don premier de Dieu lui-même, qui en son Fils Jésus, vient nous relever sans cesse et nous conduire jusqu’en la communion divine.

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