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Solennité de la Sainte Trinité B 2018

Fr Jacques-Benoît Rauscher op Suisse

27 Mai 2018

Matt 28.16-20

Nous ne nous connaissons pas très bien. Je ne parle pas des sœurs, mais plutôt de l’assemblée qui se réunit ici. Nous ne nous connaissons pas très bien donc, mais je ne peux m’empêcher de vous faire une confidence. Quand j’ai appris qu’il me fallait, à l’occasion de notre rencontre de ce jour prêcher en la fête de la Trinité, j’ai un peu tremblé… La Pentecôte, célébrée la semaine dernière : ça aurait été, je pense. La fête du Saint-Sacrement, que nous célébrerons la semaine prochaine, cette fête où Jésus se donne dans son Corps et son Sang, dans ce sacrement qui fait l’Église ? J’aurais été heureux de vous en parler… ou même un simple évangile du Temps Ordinaire. Tout cela aurait été parfait !

Mais non, il a fallu que mon passage ici coïncide avec le dimanche de la Trinité !

Rassurez-vous, je ne vais pas passer mon homélie à vous partager mes états d’âme de jeune prédicateur. Mais si je me permets de vous les exposer, c’est parce que je ne suis pas certain qu’ils soient très éloignés de la situation à laquelle nous sommes souvent confrontés quand il s’agit de parler de la Trinité. Parler de la Trinité est assez embarrassant. On aurait malheureusement bien envie de reprendre le mot ironique de Jacques Prévert précisément à propos de la Trinité : « la théologie c’est simple comme dieu et dieu font trois ».

Il peut y avoir là quelque chose d’étonnant à cette difficulté à parler de la Trinité. En effet, cette messe, comme chacune de nos prières commencent par une invocation de la Trinité. Par ailleurs, c’est bien dans ce Nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit que nous avons été baptisés. Ce mystère de la Trinité est donc central dans notre foi… mais nous avons bien du mal à en parler.

Donc de deux choses l’une : soit nous sommes des chrétiens paresseux et nous n’approfondissons pas assez les connaissances de base qui concernent notre foi. Soit il y a une autre raison qui rend difficile notre manière de parler de la Trinité.

Et bien dans une certaine mesure, il me semble que c’est un peu des deux… Je m’explique.

Paresseux, le mot est sans doute sévère. J’oserais me l’attribuer, mais je ne me permettrais pas de vous affubler de ce qualificatif. Nous ne sommes peut-être pas toujours paresseux dans notre compréhension de la Trinité, mais force est de constater que nous ne comprenons pas tout tout de suite. Autrement dit, nous sommes, comme dit la très belle oraison d’ouverture de cette messe, devant un mystère, un mystère qui nous est révélé. Un mystère n’est pas une parole incompréhensible. Ce n’est pas une faillite de notre intelligence à laquelle il faudrait consentir. Ce n’est pas non plus un autel sur lequel sacrifier à Dieu notre capacité de comprendre. Un mystère implique au contraire que nous progressions dans sa compréhension, en particulier en réfléchissant ensemble sur tous ses déploiements. Le mystère de la Trinité exprime bien cela.

On peut déduire beaucoup de choses sur Dieu sans avoir besoin de la Bible. Beaucoup de philosophes s’y sont essayés. Mais aboutir au fait qu’il est un Dieu en Trois Personnes : impossible d’y parvenir par les seules forces de notre raisonnement ! Il y a là quelque chose qui nous est d’abord révélé et, de manière très explicite, dans l’Évangile que nous avons entendu à l’instant. Puis à partir de cette révélation à laquelle nous accordons foi parce que nous avons décidé, par ailleurs, de suivre Jésus, nous grandissons dans la compréhension progressive de ce que ces mots signifient. Le chrétien n’est ni celui qui comprend tout tout de suite… ni celui qui doit refuser de comprendre sous prétexte qu’il est confronté à un mystère. C’est celui qui accepte, la Bible à la main, avec d’autres croyants (passés et présents) de progresser dans ce que Dieu lui dit de Lui-même.

Donc si nous n’arrivons pas à parler de la Trinité, c’est parce qu’il nous faut, personnellement et communautairement, encore grandir dans la compréhension de ce mystère.

Mais il y a une autre raison à cette difficulté devant laquelle nous place la Trinité. Cette difficulté vient de ce que la Trinité nous parle directement de qui est Dieu. Et, ce faisant, nous atteignons nécessairement un point où tous les voyants de notre capacité de compréhension et d’expression s’agitent comme ceux d’un véhicule qui serait poussé au-delà de sa vitesse de croisière. Quand nous voulons parler de la Trinité, on peut dire des choses justes, mais ce que nous dirons sera toujours en-deçà du mystère de la Trinité Lui-même. Même les plus grands théologiens, les plus grands docteurs de l’Église ont relevé cette caractéristique. Certains ont cherché des images pour exprimer la Trinité. Le Père serait la mémoire, le Fils l’intelligence et l’Esprit la volonté. Ou encore le Père serait la source, le Fils le fleuve et l’Esprit l’eau que l’on boit. Saint Augustin a ainsi multiplié les images pour nous parler de la Trinité. Mais le fait même qu’il les ait multipliées nous montre bien que si toutes celles qu’il emploie peuvent nous parler, aucune n’est véritablement bonne.

De la même manière, et là je suis plutôt Saint Thomas d’Aquin, on ne peut s’arrêter au sens courant des noms des Personnes de la Trinité. Prenez le nom de « Père ». Il y a là une affirmation qui renvoie à une expérience commune et qui devrait nous parler à tous. C’est vrai. Si la Première Personne de la Trinité est désignée par ce nom de « Père », cela renvoie bien aux visages de paternité que nous pouvons (ou avons pu connaître)… OUI MAIS quand on dit que Dieu est Père, Il l’est d’une manière très différente et éminemment plus grande que tous nos pères humains. Élément qui nous permet au passage de nous réjouir de pouvoir appeler Dieu « Notre Père » même si nous n’avons pas connu des modèles de paternité exemplaire. Quand on dit que Dieu est « Père » ou « Fils » on dit quelque chose qui renvoie à notre expérience humaine, mais la dépasse en même temps. Un peu comme les images qu’il faut multiplier car elles disent quelque chose, mais ne parviennent pas à tout dire.

Alors, frères et sœurs, n’ayons donc pas peur de notre difficulté à parler de la Trinité. Elle nous place devant notre lenteur toute humaine à comprendre le mystère de Dieu. Elle nous place aussi devant notre limite à dire, avec nos mots humains, tout le mystère de Dieu. Bref, la Trinité nous place devant ce qui fait notre humanité. Quand Dieu se donne à nous dans son mystère, une des première chose que nous réalisons c’est que nous sommes très humains ! Le don que Dieu fait de Lui-même nous révèle à nous-mêmes.

N’ayons donc pas peur de notre difficulté à parler de la Trinité. Peut-être est-ce dans cette faiblesse que réside ce que Dieu veut nous dire. Il prend le risque de se livrer dans nos mots balbutiants, d’être maltraité par nos pensées hésitantes pour nous redire notre dignité.

Continuons donc à chercher, à exprimer le mieux possible la grandeur de ce don d’amour. Mais sachons aussi nous taire et L’adorer. N’ayons pas peur de notre difficulté à parler de la Trinité si elle nous conduit à l’adoration de ce Dieu qui nous regarde avec tant d’amour malgré notre faiblesse. Oui, Seigneur, donne-nous de professer notre foi en reconnaissant la gloire de l’éternelle Trinité. Mais donne-nous aussi de L’adorer, en n’ayant pas honte de faire silence devant la grandeur de ton Amour qui se livre à notre petitesse. Amen