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7ème Dimanche du TP - B

Fr Charles Ruetsch op (Paris)

13 Mai 2018

Jn 17 11b-19

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Frères et sœurs,

Le jour de l’Ascension, nous avons entendu les anges reprocher aux apôtres de rester le nez en l’air : « Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous là à regarder le ciel ? ». Ce dimanche pourtant, entre Ascension et Pentecôte, la liturgie nous invite en quelque sorte à lever à nouveau nos regards vers le ciel. A l’image de Jésus qui prie son Père, les yeux – nous dit l’évangile – levés vers le ciel.

Ce passage de l’évangile de Jean, nous le lisons en étant presqu’arrivé au terme du temps pascal, mais il nous fait en quelque sorte rembobiner l’évangile. Car ce passage que nous avons entendu prend place au moment le plus tragique de la vie de Jésus : dans quelques instants, Jésus sera arrêté, jugé et condamné à mort. Mais avant cela, il s’entretient longuement avec ses disciples, et surtout il les associe à sa prière. Les disciples deviennent ainsi les dépositaires, autant que les témoins, de cette prière de Jésus. Cette prière si souvent mentionnée dans l’évangile et dont le contenu, soudain, nous est révélé, tant il est vrai que la Passion est l’heure ultime de toutes les révélations.

Et qu’apprenons-nous ? Nous apprenons que lorsque Jésus tourne son regard vers le ciel, ce n’est pas pour fuir l’heure de cette Passion qui approche : il ne cherche en aucune manière à échapper à la violence aveugle qui va s’abattre sur Lui. Jésus a les yeux tournés vers le ciel, mais c’est pour accomplir plus pleinement encore sa mission de salut en faveur de l’humanité. Voilà ce que nous apprend la prière du Christ.

A l’heure ultime de sa vie sur la terre, alors qu’il vient de laver les pieds de ses disciples et de leur laisser en héritage le sacrement de son Corps et de son Sang, Jésus nous fait entendre cette prière qu’il fait monter vers le Père. Et cette prière, elle nous englobe, elle nous concerne, elle parle de chacun de nous et de chacune de nos vies : « Père saint, garde mes disciples unis dans ton nom, le nom que tu m’as donné, pour qu’ils soient un, comme nous-mêmes ».

Notre contemplation de cet instant devrait être sans limites : déjà parce que Jésus prie pour nous, et ensuite parce qu’il demande pour nous la grâce de l’unité, de la vérité, de la joie et de la sainteté : autrement dit cette grâce de participer à la plénitude même de Dieu, celle dont Lui-même jouit en dépit des événements tragiques qui s’annoncent.

Nous devrions être saisis de stupeur et de reconnaissance en entendant ces paroles du Christ : « Et maintenant que je viens à toi, je parle ainsi dans le monde pour qu’ils aient en eux ma joie et qu’ils en soient comblés. Ils n’appartiennent pas au monde, de même que moi, je n’appartiens pas au monde ».

Au moment de vivre sa Pâque, voilà que le Christ exprime son unique désir : il ne Lui suffit pas de passer de ce monde à son Père, car Il ne peut rentrer seul à la maison de ce Père miséricordieux : tous ceux qui se sont greffés à Lui en accueillant sa Parole, ses compagnons d’humanité, tous ceux-là doivent l’accompagner.

Tel est son unique désir : c’est « pour eux – dit-il – que je me sanctifie moi-même, afin qu’ils soient, eux-aussi, sanctifiés dans la vérité ».

Jésus demande à son Père que nous soyons gardés dans son Nom et rassemblés dans l’unité, et ce désir n’est pas une supplique pour amadouer un Père courroucé. Ce cri de Jésus traduit la volonté intime du Père, de ce Dieu ami des hommes, qui a créé les hommes à son image et à sa ressemblance, et qui n’a cessé de partir à leur rencontre pour restaurer en eux son image déchue, jusqu’à nous envoyer son propre Fils.

Cette prière de Jésus, qui ne cesse de retentir tout au long de l’histoire de l’humanité, elle exprime donc le désir même du Cœur de Dieu : désir de communion entre les hommes et désir de communion avec Lui.

« Qu’ils soient un, comme nous même », demande Jésus à son Père.

Frères et sœurs, ce qui devrait faire l’unité de l’Eglise toute-entière, ce qui devrait fonder la concorde de nos communautés religieuses, et l’harmonie dans nos familles qui sont autant d’églises domestiques, et bien ce ne sont pas d’abord nos efforts et nos peines. L’unité ne vient pas des hommes : elle se reçoit de Dieu, car elle est participation à l’unité du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

Mais l’évangile ne s’arrête pas là. Car il ne suffit pas à l’Eglise que nous formons de vivre comme Dieu, ni même de vivre de sa propre vie divine : il faut encore que l’Eglise l’annonce au monde : « De même que Tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde ».

Il ne peut y avoir d’authentique sainteté, d’authentique communion à la vie divine, sans une adhésion intime et profonde à la volonté de salut de Dieu. Il ne peut y avoir de participation à la communion des personnes divines sans partager le désir du Christ que tous les hommes soient un jour unis à ce même héritage. Pour le dire autrement, la vocation de l’Eglise est d’être missionnaire, mais elle ne peut l’être authentiquement que si elle laisse transparaître Dieu en elle.

Aussi, Jésus n’invite pas les chrétiens que nous sommes à nous replier frileusement sur nous-mêmes. L’espérance de l’intimité divine que Jésus nous promet ne nous fait pas vivre dans une douce euphorie. Elle n’est pas une fuite du réel dans l’attente de je ne sais quel lendemain qui chante.

L’espérance que nous ouvre la prière du Christ nous invite au contraire à nous retrousser les manches, à prendre toute la mesure de ce monde qui passe certes, mais qui est également appelé à partager cette intimité divine.

Etre disciple du Christ, ce n’est donc pas rejeter notre condition humaine.

Être disciple au cœur de notre quotidien, c’est au contraire choisir le Christ – intégralement et définitivement – comme notre Maître, et habiter – tout aussi intégralement notre humanité : « Je ne prie pas, dit Jésus, pour que tu les retires du monde, mais pour que tu les gardes du Mauvais ».

Car si le Christ nous a sauvé, s’il nous a libéré du mal et de la mort, c’est bien pour qu’à sa suite, nous puissions aimer ce monde en vérité, l’aimer jusqu’au bout – jusqu’au fond de ses ténèbres parfois – à l’image de ces martyrs d’hier et d’aujourd’hui qui ne cessent de témoigner dans leur faiblesse de la victoire finale de Dieu.

Parce que le disciple du Christ, il sait que le Maître a vaincu le monde. Il sait qu’en Jésus, mort et ressuscité, la vie a définitivement triomphé de la mort. Le disciple, il est celui qui croit en cette Parole de vie et de salut qui lui a été adressée en premier, et il n’a désormais plus d’autre désir que de la transmettre à ce monde, si souvent désespéré.

Vivons donc intensément ce temps de préparation à la fête de la Pentecôte. Comme les Apôtres, avec Marie, prions avec ferveur pour que vienne sur l’Eglise cet Esprit divin et qu’Il fasse de nous les messagers de cette Bonne Nouvelle.

Amen.