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Solennité de la Pentecôte 2017 - A

Fr Charles Ruestch op

Dimanche 4 Juin 2017

Jn 20. 19-23

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Frères et soeurs, le temps pascal touche aujourd’hui à son terme, et pourtant en cette fête de la Pentecôte, voilà que la liturgie nous propose de rembobiner l’Évangile, et nous renvoie cinquante jours en arrière : « C’était après la mort de Jésus, le soir venu, en ce premier jour de la semaine, alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des juifs, Jésus vint, et il était là au milieu d’eux ».
Au soir de Pâques, c’est dans une salle aux portes verrouillées que le Christ apparaît aux disciples : ils sont tous là, silencieux, tétanisés par la peur d’être à leur tour victimes de la violence et de la haine qui se sont déchainées contre Jésus pendant sa passion. Et au matin de la Pentecôte, voici qu’on les retrouve encore dans la chambre haute, n’osant toujours pas sortir pour proclamer au dehors la bonne nouvelle de la résurrection de Jésus.
De Pâques à la Pentecôte, il est frappant de voir combien la peur est omniprésente dans le coeur des disciples, alors même que Jésus ressuscité leur est apparu à de multiples reprises. Voilà bien qui pourrait nos étonner, mais pour ma part je trouve au contraire qu’il est plutôt réconfortant de constater la proximité entre cette expérience des disciples et notre propre condition de croyant.
L’expérience des disciples entre Pâques et la Pentecôte, elle nous apprend en effet que pour recevoir l’Esprit-Saint qui arrache à la crainte, il faut certes un coeur disposé, ouvert et accueillant, mais ce n’est pas suffisant. Pour accueillir dans nos vies, l’Esprit de Dieu qui fait toutes choses nouvelles, il est une autre condition indispensable : il faut être descendu au préalable au fond de sa détresse, il faut avoir reconnu auparavant toutes les peurs qui nous habitent.
Parce que pour savoir à quelle joie et à quelle paix nous ouvre l’Esprit de Jésus, il faut d’abord accepter toutes les peurs qui tenaillent encore nos vies. Il faut prendre conscience de tous ces lieux intimes où nous ne sommes pas encore suffisamment habités par la puissance de vie du Ressuscité.
Car oui, frères et soeurs, nous sommes bien souvent des êtres habités par la peur. Nous avons peur de Dieu, n’osant jamais totalement croire en son amour pour nous, et craignant toujours de devoir mériter sa grâce d’une façon ou d’une autre.
Nous avons peur des autres, de leur rivalité ou de leur jugement, ayant tant de mal à nous oublier nous-mêmes pour faire un peu de place à ceux qui se tiennent auprès de nous.
Nous avons peur de nous-mêmes enfin, peur de nous retrouver face à ce que nous sommes en vérité, et qui est si souvent aux antipodes de l’image que nous avons de nous-mêmes. Nous avons peur de tout : du présent et de l’avenir, de la vie et de la mort. Parfois nous avons même peur d’aimer.
Mais c’est précisément dans ces lieux de nos peurs que le Christ entend nous rejoindre, et c’est à partir d’eux qu’il veut nous donner d’accéder à la foi. C’est bien pour cela que Jésus est venu dans la chambre haute et c’est bien pour cela aussi qu’il ne cesse de venir à notre rencontre : il vient, il se tient là au milieu de nous, et il répand sur chacun d’entre nous son Esprit, comme il le fit au soir de Pâques, comme il le fit au jour de la Pentecôte, et comme il le fait aujourd’hui même tandis que nous célébrons l’Eucharistie.
Saint Paul l’a écrit dans sa lettre aux Romains : « L’Esprit que vous avez reçu ne fait pas de vous des esclaves, des gens qui ont encore peur ; c’est un esprit qui fait de vous des fils ». Cet Esprit de Dieu, répandu en nos coeurs, il nous délivre de toute peur : il nous réconcilie avec Dieu, avec nous-mêmes et avec nos frères.
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Ainsi au soir de Pâque, Jésus souffle son Esprit sur les disciples, et la peur omniprésente peut commencer à céder la place à la paix et à la joie. De la bouche du Christ jaillit ce souffle nouveau qui répond en écho au souffle créateur qui planait sur les eaux au premier matin du monde, ce souffle divin que Dieu lui-même avait insufflé en l’homme pour en faire un être vivant.
Lorsque Jésus parait au milieu de ses disciples enfermés dans la mort et qu’il souffle sur eux, lorsque les langues de feu pénètrent au Cénacle emportées par un vent puissant, c’est bien une création nouvelle qui se réalise. Car l’Esprit créateur du premier jour du monde est également cet Esprit recréateur qui s’emploie à renouveler la création captive de la mort et du péché.
De ce point de vue, il n’est pas anodin que le souffle de cette création nouvelle soit lié au pouvoir de remettre les péchés. A ce monde blessé et divisé, Jésus envoie ses disciples comme des apôtres de la miséricorde : « Recevez l’Esprit-Saint. Tout homme à qui vous remettrez ses péchés, ils lui seront remis ». De la bouche même du Christ, nous recevons le souffle de la vraie vie, ce souffle plus originel encore que le souffle créateur : le souffle de l’Esprit-Saint dont la puissance de pardon est plus forte que la mort. Désormais nous sommes portés par ce souffle qui nous donne d’espérer contre toute espérance, et c’est cela qui nous fait vaincre toute peur.
L’Esprit de vérité est cette force qui nous fait voir l’invisible, cette grâce qui nous empêche d’enfermer les autres dans ce qu’ils nous donnent à voir d’eux-mêmes. L’Esprit de force et de pardon nous accorde de ne plus jamais désespérer de nous-mêmes, ni de nos frères. Dans le souffle de cet Esprit, nous pouvons désormais regarder le monde avec une réelle bienveillance, car ce souffle divin nous met en chemin et il nous assure qu’il n’y a plus désormais de situations définitivement bloquées. Et c’est bien aussi cela qui nous délivre de la peur.
L’Esprit saint est cette force qui permet à la puissance de la résurrection de pénétrer au plus intime de notre vie et au plus profond de notre monde. Nous ne faisons alors plus qu’un avec le Christ : nous sommes rétablis dans l’harmonie avec nous-mêmes et avec les autres, nous devenons fils et des filles de Dieu, et par là même un peuple de frères et de soeurs. Aussi l’Esprit de Dieu ne nous éloigne pas du monde : au contraire, il nous y envoie – parce que nous avons vaincu la peur – pour que nous y devenions les bâtisseurs du Royaume de Dieu.
Etant ainsi associés à la mission de salut du Christ, l’Esprit de Dieu nous apprend à reconnaître partout les traces de son passage. Car cet Esprit nous l’avons reçu – c’est vrai – mais nous n’en sommes pas les dépositaires exclusifs. Tous ceux qui refusent de laisser l’égoïsme gouverner leur existence, tous ceux qui veulent faire triompher la vie en plénitude, tous ceux qui déclinent l’amour des autres dans toutes les circonstances concrètes de leur vie : ceux-là sont fils et filles de Dieu et ont part à son Esprit.
Ainsi l’Esprit de Dieu présent en nous entre en résonance avec ce même Esprit qui est également présent dans nos frères, mystérieusement caché. L’Esprit de Dieu fait alors de nous des veilleurs, attentifs à repérer tous ces signes de l’Esprit autour de nous, aussi divers et inattendus que l’étaient les témoins de la Pentecôte réunis autour du cénacle de Jérusalem.
« Comme le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie ».
Laissons-le Christ nous rejoindre aujourd’hui dans tous nos lieux de ténèbres et apprenons de lui à aller plus loin que la peur.
Puissions-nous reconnaître – en nous et autour de nous – cette présence intime de l’Esprit.
Puissions-nous nous laisser inspirer, guider, bousculer par Lui, et devenons les témoins fidèles dont notre monde a besoin.