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3ème Dimanche TP - A

Frère Eric de Clermont-Tonnerre op

30 Avril 2017

Luc 24, 13-35

On n’ose plus les appeler les pèlerins d’Emmaüs. Car il ne s’agit pas vraiment d’un pèlerinage, il s’agit plutôt d’une véritable déroute. Ils rentrent chez eux déroutés, confus, désespérés… S’il y a eu pèlerinage, c’est cette montée à Jérusalem qu’ils ont accomplie en suivant Jésus, mais c’est un pèlerinage raté, horrible, cruel, où leur maître a été arrêté et mis à mort, crucifié. Toute leur espérance de ces dernières années s’est envolée sur une colline, hors de la ville, dans un grand cri, le cri de Jésus agonisant.

Ces deux disciples avaient peut-être déjà cheminé ensemble sur les routes de Galilée pour annoncer la proximité du Royaume, envoyés par Jésus parmi les 72. Rappelez-vous ils étaient revenus tout joyeux de leur mission, de ce qu’ils avaient vécu ! Les voilà à nouveau ensemble, mais, à l’inverse, tout tristes : c’est la déroute, c’est même la débandade.
Ils ont perdu leur maître, ils ont perdu le sens, ils ont perdu la route, ils ont perdu leur espérance. Et leur groupe a éclaté, chacun est reparti chez soi selon la prophétie de Zacharie : « je frapperai le berger et les brebis seront dispersés » et celle de Jésus
« voici venir les jours où vous vous disperserez, chacun de son côté, et me laisserez seul ».

Je ne peux m’empêcher de penser à la déroute qui caractérise notre situation politique et sociale et à cet éclatement, cette dispersion, qui marque cette période électorale depuis des mois. Oui, dispersion chacun de son côté, chacun à ses idées, chacun à ses intérêts, chacun à ses espoirs, chacun à ses désirs de pouvoir… (et qui laisse beaucoup de citoyens, seuls, déroutés).

Il ne faut pas minimiser la profondeur de l’échec, de la déroute, de l’incompréhension, de la tristesse que beaucoup traversent, ni celle des disciples sur la route. Ils sont dans l’impasse, car ils ont tout perdu et ils ne comprennent pas ! Et cet aveu si touchant : « et nous qui espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël ! » Car il y a cette absence, cette absence réelle, la mort et l’ensevelissement au tombeau. Et leur foi, leur espérance ont été mises au tombeau avec leur maître. Et il y a cette incertitude devant le tombeau vide, les dires des femmes, le témoignage des compagnons qui sont allés au tombeaux tu qui ont vu la chose comme les femmes l’avaient dit ! « Mais lui ils ne l’ont pas vu » ajoutent-ils dans leur détresse.

Devant cette absence, cette douleur, cette détresse, comment le Seigneur peut-il leur reprocher leur manque d’intelligence, leur lenteur à croire. En réalité ce n’est pas forcément un reproche, où ce n’est pas forcément une condamnation, plutôt une constatation ! Aujourd’hui peut-être serions-nous trop rapides… soit pour affirmer ne pas croire en la Résurrection, soit même pour affirmer y croire. Car savez-vous si bien que cela ce que c’est que la résurrection ? Lui, Jésus, constate qu’ils ont encore l’intelligence obscurcie et le cœur lent à croire. Alors, il prend son temps, le temps qu’il faut, délicatement.

Et c’est là la première merveille de ce récit : le compagnonnage. Il faut absolument bannir l’isolement et sceller des compagnonnages, d’un moment, de quelques années ou de toute une vie ! Contemplez et aimez ce compagnonnage dont témoigne le Christ :
Il fait route avec eux, il les interroge, il les laisse parler et ils les écoute ; c’est si facile d’interroger et de ne pas écouter, c’est si facile de passer vite aux réponses, sans laisser les questions s’exprimer et s’ajuster.
Il les éclaire, il leur explique.
Il accompagne ainsi la naissance ou la renaissance de leur foi, de leur espérance en ne faisant pas un trait brusque sur leur désespérance, leur lenteur, leur chagrin.
Il accompagne la transformation de leurs cœurs glacés en cœurs tout brûlants.
Et regardez encore ce compagnonnage : il a la délicatesse d’accompagner le temps qu’il faut, mais de ne pas s’imposer, de disparaître, non pas pour supprimer le compagnonnage, mais pour l’offrir autrement.

Et peut-être pouvons-nous aujourd’hui remercier pour les compagnons et compagnes que nous avons eus ou que nous avons sur nos routes humaines souvent déroutantes, éprouvantes, difficiles, souvent peut-être aussi, grâce à Dieu, heureuses, plus légères.
Gardons le souci, en Église, d’offrir aux hommes et aux femmes de ce temps, de bons et durables compagnonnages, de solides alliances, de forts engagements, car c’est la condition pour que la foi, l’espérance et l’amour durent, et c’est ce qui est demandé aux chrétiens dans ce monde.
Mais il faut, frères et sœurs, réfléchir aussi à cette mystérieuse présence du Seigneur, cette présence réelle qui se manifeste au cœur et malgré son absence réelle. Il faut y réfléchir car les disciples d’Emmaüs ont reconnu le Christ ressuscité au moment où, avec eux et devant eux, il a rompu le pain, comme il l’avait fait lors de son dernier repas avec ses disciples. Et nous allons nous aussi nous rassembler et nous arrêter autour de lui. Et ce geste partagé, cette communion entre nous qui formons son corps et qui vivons de son sang vont réaliser sa présence.
Mais cette présence n’est pas magique. Il n’est pas là sur la table eucharistique et absent ailleurs ! Il n’est pas présent en moi lorsque je communie et absent si je ne communie pas ou si je commets quelque péché…

Rappelez-vous toujours ce récit des pèlerins d’Emmaüs qui indique quatre lieux, quatre modes de présence du Christ ressuscité.

Il est présent sur les routes humaines difficiles, celles que vous avez laissées un moment pour venir en Église célébrer le Christ : il est présent sur ces routes parfois lourdes d’épreuves et de questions, lorsque deux ou trois dialoguent, s’écoutent, se réconfortent, lorsque l’amitié est donnée et partagée, car il est Jésus ami des hommes !
Il est présent à la table de la Parole, lorsque nous essayons de comprendre nos vies, notre monde, notre Dieu, à la lumière des Écritures, lorsque nous cherchons ensemble le sens, lorsque nous cherchons à nous attacher au Christ, vrai Dieu et vrai homme, car il est Jésus, Parole de Dieu, qui éclaire l’intelligence, réchauffe les cœurs et rend joyeuse l’espérance !

Il est présent chaque fois que le pain est partagé pour que tous aient de quoi manger et qu’il en reste encore pour tous ceux qui viendront. Il est présent lorsque soi-même on partage son temps, son amour, son intelligence, son savoir faire, qu’on donne et qu’on se donne. Il est présent dans le pain eucharistique et le vin dans le geste du partage et de la communion que nous allons faire dans un instant, car il est Jésus pain de vie, vin du Royaume !
Enfin il est présent dans la joyeuse annonce de la vie, de la Résurrection, de la consolation, de la libération. Laquelle ? celle que les disciples d’Emmaüs sont allés donner à leur compagnons et leur compagnes, celle qu’ils ont recueillie en les retrouvant, car il est Jésus vivant !

J’ai dit « joyeuse » annonce, « bonne » nouvelle. Attention à ces adjectifs. Il s’agit de l’Évangile, qui est une bonne nouvelle, une joyeuse annonce. S’il est un bien précieux à recueillir aujourd’hui, en cette Eucharistie, et à transmettre, c’est la joie. Vous ne l’avez pas ? Vous ne ma trouvez pas ? Mais elle est à portée de votre main, ici et en vous, comme une source de vie. Cette joie c’est sa présence, Lui avec vous, chaque jour, chaque jour que Dieu fasse, dans la nuit et en plein jour, présence discrète car elle ne s’impose pas, présence sûre si vous l’accueillez…
Elle s’estompera peut-être à certaines heures sombres de vos chemins d’Emmaüs, mais elle ne vous lâchera pas, si vous ne la lâchez pas !

Écoutez !