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5ème Dimanche de Carême - A

Frère Christophe Boureux op (Eveux)

6 avril 2014

Jean 11,1-45 Lazare, sors ! Je suis la résurrection et la vie.

« Je suis la résurrection et la vie : celui qui croit en moi, même s’il meurt vivra ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais ».
Nul homme ne peut parler ainsi et l’évangile de Jean nous désigne ici le fils de Dieu. Il montre la méprise possible entre le Christ Jésus qui fait entrer dans la vie de Dieu et un simple faiseur de miracle. La mise en scène de cet épisode où Jésus rend la vie à son ami Lazare s’inscrit dans la suite des grands dialogues de l’évangile de Jean qui sont bâtis sur un quiproquo. Nous avons ici un quiproquo sur la mort et la vie.
Vous vous souvenez de ces autres quiproquos, par exemple, dans le dialogue avec Nicodème sur la vraie naissance en Dieu qui ne sort pas du ventre de la mère, avec la Samaritaine sur la véritable eau vive qui ne sort pas du puits fraiche et désaltérante, avec l’aveugle-né sur la vraie lumière qui ne vient pas du soleil mais qui chasse les ténèbres du péché.
Aujourd’hui notre texte vient révéler la vie éternelle dans le Christ Jésus en jouant sur le quiproquo avec deux autres formes de vie : la vie qui peut mourir et la vie singulière de l’individu, quiproquo qui porte aussi sur les liens de la mort et le sommeil.
Pour nous auditeurs du XXIe siècle, le quiproquo nous saute aux yeux (aux oreilles) lorsque nous voyons un cadavre sortir du tombeau avec le visage et les pieds et mains liés par des bandes de tissus et un linge. Notre conscience cinétique (comment quelque chose bouge) d’automobiliste moyen est prise en défaut ! De même, nous sommes pris au dépourvu lorsque Jésus crie d’une voix forte : « Lazare, dehors ! » alors que le texte nous disait qu’il était mort : comment un mort peut-il entendre. Ici, c’est plutôt notre conscience cybernétique qui est froissée s’obligeant à imaginer un processus de feedback de l’effet sur la cause.
Or notre texte nous parle d’autre chose, il nous révèle magnifiquement la vie éternelle, la vie divine qui se manifeste dans la résurrection de Jésus à Pâques et en nous baptisés dans sa mort et sa résurrection. La vie du ressuscité, la vie divine c’est quoi ? Ce n’est ni la vie biologique ou sociale, ni la vie personnelle singulière de chacun de nous : deux autres formes de vie que notre texte met ici en scène avec des groupes de personnages.
Le premier ensemble de personnages est composé de Marthe et Marie, les sœurs de Lazare, des juifs qui sont du même village et de Thomas. Ils sont l’expression de la vie (la bios en grec) qui est saisissable parce qu’elle est socialement repérable, parce qu’elle tisse les relations humaines. C’est la vie qui donne des soucis : « Marthe, Marthe tu t’inquiètes et t’agites pour bien des choses ». Cette vie physique et tangible laisse des traces, elle s’efface peu à peu matériellement, et c’est d’elle que Marthe dit à propos de Lazare à Jésus : « Déjà il sent car cela fait quatre jours ». L’évangile de Jean ne nous cache pas que cette vie charnelle de Lazare après qu’il l’ait recouvrée disparaîtra à son décès car les grands prêtres avaient décidé de le faire mourir. Notre vie biologique ne nous appartient pas beaucoup : elle nous est donnée par nos parents, la société civile la prend en charge de notre naissance à notre décès, de la maternité au cimetière, de l’école à la responsabilité politique où nous exprimons notre voix (en votant). La vie biologique de notre corps de chair et de notre corps social et politique n’est pas la vie éternelle. Et la vie éternelle n’est pas la prolongation (ad vitam aeternam, sempiternellement) de cette vie là.
Dans notre texte, il y a aussi la représentation d’une autre forme de vie à travers les personnages de Lazare et de Jésus qui sont amis. La vie d’une personne (la psuché en grec), c’est la vie qui a une figure singulière dans l’individu que nous sommes. La vie prend notre visage, elle s’envisage en nous. C’est nous-même avec nos traits de caractère, notre histoire personnelle, nos talents, notre façon d’être, notre sensibilité. Elle est douée d’intimité, de profondeur cachée, à la différence de la vie biologique et socio-politique qui, elle, est vie extérieure, manifeste, tangible. C’est ici la vie personnelle de Jésus qui s’effondre avec la disparition de son ami Lazare en voyant Marie pleurer, fond lui-même en larmes car une part de lui-même. La vie singulière de chacun et de chacune d’entre nous n’est pas visible au premier regard : « il faut vivre avec les gens pour apprendre à les connaître » dit le bon sens coutumier. C’est la psychologie qui aide à en cerner les traits et les fonctionnements. Nous avons de l’emprise, ou Dieu a de l’emprise, sur cette vie que l’on appelle aussi vie spirituelle parce qu’elle peut se convertir puis se sanctifier année après année. « Qui perd sa vie la gagne », dira d’elle Jésus, le bon berger donne sa vie, sa singularité psychologique individuelle pour ses brebis.
Il y a enfin dans notre épisode la vie divine, la vie éternelle, la vie de la résurrection que Jésus porte et apporte, il la porte en lui et nous l’apporte : « je suis la résurrection et la vie ». C’est à la vie éternelle (la zoè en grec) que nous croyons, ce n’est ni à la vie biologique ni à la vie singulière de chacun que nous donnons notre foi chrétienne. Jésus nous révèle la vie éternelle et nous permet d’y participer pleinement. Elle est la vie qui porte la vie biologique et la vie singulière, c’est la vie vivante qui libère les capacités créatrices de toutes les formes de vie. C’est la vie qui empêche les deux autres formes de vie de devenir mortifères, qui les combat parfois, qui repousse leurs étreintes. Par exemple, les martyrs (pensons à Blandine et les martyrs de Lyon) ont donné leur vie biologique – corporelle et politique – pour la vie éternelle parce qu’ils expérimentaient que la représentation que la société imposait à leur vie biologique n’était pas en accord avec l’Evangile.
Nous croyons en la vie éternelle, c’est-à-dire que nous expérimentons, nous savons que la vie avec le Christ englobe et soulève et libère les capacités de la vie biologique et personnelle. La vie éternelle, la vie de Dieu dénoue tous les liens qui de supports sont parfois devenus des carcans. Nous ne pouvons pas vivre en dehors de la vie de chair et de société de la vie biologique, de même que nous vivons avec notre psychologie, mais l’une et l’autre vie sont sans cesse animées, soulevées, ressourcées par la vie de Dieu qui en elle-même est inatteignable, invisible. C’est cela que nous révèle le Christ dans son Evangile. La vie biologique et la vie psychique ne sont pas des fins en soi, elles sont le support et le bonheur de la vie éternelle. En vivant de la vie éternelle nous n’avons plus peur d’aucune forme de vie biologique ou psychique car elle les dépasse toutes et les comprend toutes. Il faut parfois comme Lazare avoir fait l’expérience du passage par la mort corporelle-manifeste et psychique pour n’en avoir plus peur, être libre et amoureux de la vie et pouvoir espérer mourir en étant vivant.