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1er Dimanche de Carême - A

Frère Pierre Januard op (Rennes)

9 mars 2014

Matthieu 4, 1-11

Par le baptême, le Christ part au désert pour y vivre le combat spirituel. Nous aussi, par notre baptême, nous entrons ce combat. Telle est notre condition de baptisés. Si dans l’Évangile de Marc, Jésus est poussé, littéralement ’projeté’, au désert par l’Esprit Saint, dans l’Évangile de Matthieu Jésus est ’conduit’ au désert par l’Esprit Saint. C’est-à-dire qu’il est accompagné par l’Esprit Saint. Ainsi à notre tour nous sommes envoyés, parfois de force, projetés dans le combat spirituel, mais nous y sommes aussi accompagnés, par l’Esprit. Nous n’y sommes jamais seuls.
Pour entrer davantage dans notre évangile, en nous souvenant toujours qu’il est accompagné par l’Esprit Saint, regardons ce que signifie ’Jésus est conduit au désert pour y être tenté par le démon’. Pour cela, trois étapes guideront notre méditation : d’abord quel est ce désert dont parle l’Évangile, ensuite que signifie pour être tenté, enfin qui est ce démon dont parle l’Ecriture.
Jésus part au désert. Contrairement à ce que nous croyons souvent, aux images que nous avons des grands déserts de sable seulement habités par les dunes, le désert de l’Évangile est un lieu habité. C’est un lieu où Jean baptise, le lieu où vivent des communautés plus ou moins mystiques. Dans l’Ecriture, le désert est surtout le lieu où vit le peuple durant 40 ans en attendant d’entrer en terre promise. Ainsi le désert est bien le lieu où nous vivons à notre tour, en attendant nous aussi d’entrer en terre promise, de voir un jour la Jérusalem céleste, nous sommes encore en chemin nous attendons d’entrer dans un jour au Ciel.
Bref, le désert est le lieu aride du monde et de notre vie. C’est le lieu de notre condition. Madeleine Delbrêl, mystique et assistante sociale dans les banlieues ouvrières autour de Paris au milieu du XXe siècle, qui avait un grand attachement aux missionnaires qui partaient dans les désert de sable, comme Charles de Foucauld, a ressenti, elle, la vocation d’être missionnaire dans le désert des villes. Pour elle, c’était bien le même désert. Le désert n’est pas d’abord un lieu, c’est d’abord une condition, celle de tous les combats, celle de l’adversité et de l’indifférence, celle de notre cœur, avec ses zones d’ombre.
Seul ce qui est assumé par le Christ est sauvé, disent les Pères de l’Eglise. Mais le Christ assume toute notre vie, nos déserts, c’est là qu’il est. Il ne faut pas le chercher ailleurs. Certes, un jour, il sera à Jérusalem, au Temple, dans le Lieu saint, dans nos lieux saints, où tout semble bien en place, Mais il y renversera les tables des marchands, toutes nos compromissions, plus ou moins honnêtes, qui nous donnent une apparence de sainteté encore à purifier. Cependant, c’est d’abord au désert que le Seigneur se tient, dans tous nos lieux de combat, où parfois nous désespérons des autres, et bien souvent de nous-mêmes. Dans tous ces lieux où nous péchons encore et toujours, dans toutes ces mêmes fautes où nous retombons sans cesse, nous ne sommes pas seuls, le Seigneur se tient auprès de nous, il nous tend la main.
Jésus vient au désert pour être tenté. Notons que le grand combat spirituel du Christ prend place après 40 jours de jeûne. Avant un examen, un concert, une compétition sportive, il faut beaucoup travailler, beaucoup se préparer, sinon ce n’est pas un vrai combat, et il y a peu de chance de gagner. À notre tour, nous devons nous préparer sans négligence. Le temps du carême nous aide à entrer dans cette préparation, à travers le jeûne, la prière, le partage, l’entraînement au silence, à l’ouverture du cœur. Mais si le combat spirituel, et surtout sa préparation, engage notre liberté et notre responsabilité. N’oublions pas, comme nous l’avons vu au début, que l’Esprit Saint se tient là, que c’est lui qui nous soutient non seulement au moment du combat mais durant les 40 jours de préparation.
Enfin, Jésus est tenté par le diable. La traduction liturgique encore en vigueur a assoupli la formulation, pour ne pas heurter le lecteur, et nous parle plutôt de démon. La nouvelle traduction liturgique va réintroduire le nom de diable. Car tel est bien son nom. Le diable est celui qui divise, ’dia-bolos’ (le verbe ’dia-ballô’ est généralement traduit par dénoncer, accuser, et ’jeter à travers’, c’est diviser). Pendant le carême, au contraire, nous sommes invités à unifier notre cœur. Comme Marie, qui après le départ des bergers, ’gardait toutes ces choses dans son cœur’ c’est-à-dire qu’elle ’unifiait’ (sum-balloussa, verbe sum-ballo, jetre ensemble, mettre ensemble, qu’on retrouve en français dans symbole, des éléments mis ensemble) toutes les choses. Au désert, le diable divise. Il divise la Parole de Dieu, il tronque la phrase, il n’en dit que la moitié, ce qu’il dit est vrai, mais volontairement incomplet pour induire un sens faux. Le diable divise le sens de notre vie, notre vie qui est faite pour être unifiée dans une seule direction, le ciel. Au contraire, le Christ unifie l’Ecriture, en complétant les citations. Il en rétablit le véritable sens. Ainsi, le Christ redonne le véritable sens, le véritable cap de notre vie.
Pour nous défaire des pièges du diable, il faut repérer son jeu. Le diable aime à faire croire soit qui n’existe pas, soit qu’il est partout et qu’il est vainqueur, pour nous désespérer. Mais le Christ l’a vaincu une fois pour toutes. Le diable est comme l’antique serpent, dont les Christ tiendrait la tête une fois pour toutes pour l’empêcher de mordre, il est définitivement vaincu, mais sa queue continue à balayer la terre, à casser des choses, à faire du mal, à blesser. Trois clés peuvent nous aider à le repérer et à le désarçonner. Trois clés à vivre avec l’Esprit Saint.
Premièrement, prendre de la distance, se souvenir qu’on est engagé dans un combat qui nous dépasse, demander au Seigneur son Esprit d’intelligence pour repérer le mal. Pour cela il est toujours bon d’avoir un peu d’humour. Madeleine Delbrêl, dans un texte intitulé ’Humour dans l’amour’, montre que face à l’amour de Dieu, nous faisons parfois figure de pitres ou de clowns, nous débattant dans notre médiocrité, et qu’il convient de ne pas trop se prendre au sérieux. Mais lorsqu’on a un peu d’humour sur nous-mêmes, qu’on arrive à rire de nous-mêmes, c’est bon signe, car c’est un gage d’humilité. C’est sans doute pour cela que le diable n’aime pas l’humour, il préfère nous enfoncer dans l’ironie et dans l’orgueil.
Ensuite, faire la vérité. L’esprit de vérité est là pour nous soutenir, il faut l’implorer. Un critère de discernement peut nous aider à repérer là où est l’Esprit et là où est le malin. Le fruit de l’Esprit est charité, joie, paix (Ga 5, 22). Regardons dans notre vie les lieux qui sont joyeux et paisibles, regardons aussi les lieux plus difficiles, tous ces lieux où nous sommes divisés et qui nous rendent malheureux. Demandons au Seigneur son Esprit de discernement, pour faire en nous la vérité qui libère. Faire la vérité dans le silence de la prière, faire la vérité en demandant conseil, aussi, car c’est un acte d’humilité. Le carême peut être un temps favorable pour engager un accompagnement spirituel. Nous l’avons entendu dans le livre de la genèse, Eve ne demande pas conseil, Adam non plus, alors que Dieu n’attend qu’une chose, c’est de s’entretenir avec eux. Faire la vérité dans le sacrement de la réconciliation. Dans ce sacrement, c’est le Christ qui dit pour nous ’arrière Satan’, pour nous libérer, car nous sommes dans sa main, il nous protège. Le temps de carême est privilégié pour entreprendre cette démarche, même si nous l’appréhendons, même si cela fait bien longtemps… le Seigneur nous attend. Nul n’est jamais trop loin pour Dieu.
Enfin, faire un pas. Il s’agit de manifester notre liberté et notre volonté. Dieu ne nous sauve pas malgré nous. Pour cela Dieu ne nous laisse pas seul, il nous donne son Esprit de force. Durant ce temps de carême, regardons s’il y a un point de notre vie sur lequel nous pouvons avancer, même si cela nous semble très difficile, voire impossible. Demandons au Seigneur son Esprit pour avoir la force de faire le premier pas, le pas de la liberté. Ensuite le Seigneur saura nous saisir par la main, et nous porter pour faire le reste du chemin.
Que le Seigneur par son Esprit Saint nous accompagne durant ces 40 jours pour qu’ensemble nous puissions célébrer la libération définitive, la Pâque du Christ.