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8ème Dim TO - A

Frère Franck Guyen op (Paris)

2 mars 2014

Matthieu 6, 24-34

Que cherchez- vous en premier ?
Chers frères, chères soeœurs, l ’évangile me fait penser au dicton anglais : « First things first ». En premier, les choses qui doivent venir en premier – sous-entendu : les choses secondes doivent venir en second et non en premier. J’ai bien dit : les choses secondes » et non les choses secondaires. Les choses secondaires, on peut s’en passer ; les choses secondes, elles, peuvent être indispensables.
Exemple. Un bébé. Ce qui est premier, ce serait de lui donner à manger, ce serait de l’habiller parce qu’il a froid, parce qu’il a faim ? Un bébé se réduirait à quelque chose qui a faim et qui a froid ? Et qui aurait de la reconnaissance envers vous parce que vous avez satisfait ses besoins de manger et d’avoir chaud ? Bien sûr que non. Un bébé, c’est quelqu’un qui a besoin d’aimer et d’être aimé. Un bébé, c’est fait pour être pris dans les bras, embrassé, c’est fait pour qu’on lui parle tendrement, pour qu’on échange des regards avec lui : nous le regardons et il nous regarde. – « Tu es mignon, tu sais ». – « Toi aussi maman, tu es mignonne. »
Ce qui est premier, la first thing, c’est l’amour échangé, c’est la reconnaissance mutuelle dans l’amour. L’alimentation, le vêtement, c’est second. Ça n’est pas secondaire, c’est second. On ne peut pas s’en dispenser mais çà ne suffit pas s’il n’y a pas l’amour qui tisse le vêtement, qui prépare le repas. Un bébé à qui on a donné à manger sans amour aura le ventre plein, c’est sûr, mais il ne sera pas rassasié, il n’aura pas son content – et il ne grandira pas.
Mes frères et soeœurs, « first things first ». Que cherchez-vous en premier ? De quoi avez-vous faim ? Et qu’est-ce qui vous rassasie ?
En avançant en âge, on commence à avoir des réponses à ces questions. Mais tant qu’on ne sait pas ce que sont les first things, tant qu’on ne met pas en avant les first things, on a faim, on n’est pas rassasié. Parce qu’on demande la satiété et la satisfaction aux choses secondes qui ne peuvent contenter notre coeœur. Alors on a une faim insatiable, une faim de loup, une faim de boeœuf disaient les Grecs, une « bou-limie ». Boulimies de manger, boulimies d’avoir, boulimies de voir, boulimies de savoir.
Exemple : vous allez au musée et vous enfilez les pièces les unes après les autres. À la sortie, on vous demande : « alors, qu’as-tu vu » ? – « Euh ! ». Il y a certainement dans votre tête une confusion de couleurs, de formes, de noms et de dates. Vous en avez plein les yeux mais vous n’êtes pas rassasié. Autre exemple : vous lisez un livre. Vous enfilez les pages, vous accumulez les idées. Quand vous avez refermé le livre, on vous demande : « alors, qu’as-tu lu ? »- « Euh ! ». Il y a certainement dans votre tête un brouillard d’idées, votre tête est bien farcie mais vous n’êtes pas rassasié.
Ce n’est pas de savoir, de voir, d’avoir beaucoup de choses qui vous rassasiera et vous contentera. Qu’est-ce qui vous rassasiera et vous contentera ? C’est de goûter et de sentir les choses intérieurement (1). Intérieurement. Goûter, vibrer, rire, pleurer, danser, chanter, jubiler. « Miam », « chouette », « super », « génial », « juste ». Des choses toutes simples. Mais ce sont elles qui nourrissent, qui contentent, qui rassasient. Qui font grandir. Pourquoi ? Parce qu’elles sont l’occasion de reconnaître à travers elles celui qui fait que les choses sont bonnes. Occasions de remerciements, de louanges, d’actions de grâces. Occasion de supplications, d’intercessions aussi. « Je reconnais la merveille que je suis ». « Que tes œuvres sont belles ! ». « Tu es vraiment grand ! ». « C’est toi le plus fort ! ». « Mon seigneur et mon Dieu ! ». Le souffle de Dieu nous inspire intérieurement, il nous confirme que l’amour est la first thing. « Oui, tu as du prix à mes yeux et je t’aime ».
Cela me rappelle la réaction du cinéaste Maurice Pialat quand l’abbé Pierre a dit que seul l’amour comptait : Pialat se serait alors exclamé : « Pourquoi on ne me l’a pas dit plus tôt ! ». « Pourquoi on ne me l’a pas dit plus tôt ! »(2). Il avait sans doute beaucoup vu, beaucoup eu, beaucoup su. Mais l’essentiel était ailleurs et il venait de le découvrir.
Mes frères, mes soeœurs, first things first. Donnez l’amour et recevez le à la manière du Maître. Alors vous serez rassasiés et vous grandirez – car il ne s’agit pas de rester un bébé mais de grandir jusqu’à nous parvenions tous à la pleine stature du Christ, afin que « Dieu soit tout en tous » (3). Pas seulement nous, mais avec nous le cosmos tout entier. Voilà le dessin du Père, voilà le Royaume de Dieu : une création entièrement récapitulée dans le Christ, une création entièrement « christifiée ». Est-ce que cela ne vous donne pas faim ?
Amen.
Notes :
1- Ce n’est pas d’en savoir beaucoup qui satisfait et rassasie l’âme, mais de sentir et goûter les choses intérieurement ». Saint Ignace (Ex. Sp.n°2).
2- Pour la formulation exacte de l’échange entre l’abbé Pierre et Maurice Pialat, voir : « Les combats de l’Abbé Pierre » par Denis Lefèvre aux éditions du Cherche-Midi.
3- Éphésiens 4,13 ; 1 Corinthiens 15,28