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2ème Dim du TO - A

Frère Philippe Dockwiller op

19 janvier 2014

Jean 1, 29-34

« Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ». La liturgie serait-elle en train de bégayer ? N’avons-nous pas commémoré le Baptême du Seigneur par Jean dans le Jourdain, voici une semaine déjà ? Célébrons-nous le baptême du Seigneur deux fois de suite cette année ? Qu’est-il besoin de nous le répéter aujourd’hui ? La semaine passée, nous étions encore dans le temps de Nativité et d’Épiphanie. Nous nous réjouissions de la venue du Christ Sauveur et de sa manifestation. C’est aussi ce que l’évangile de Jean proclame aujourd’hui.
Pourtant nous sommes bien arrivés au dimanche deuxième du temps ordinaire. Le baptême du Seigneur serait-il un événement ordinaire ? Peut-être est-il question d’autre chose aujourd’hui, à l’heure de l’ordinaire. L’Église veut nous rendre attentifs à ce qui doit devenir l’ordinaire de nos vies dans le Christ. Car à bien y songer, cette annonce « voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde », Jean-Baptiste la proclamera encore au cours de cette messe, dans quelques instants et encore la semaine qui vient, et au cœur de chacune de nos eucharisties. Si ce n’est pas le baptême du Seigneur que nous commémorons en chaque eucharistie, en chaque rite de communion, quand nous portons le corps du Christ à nos frères et sœurs malades, pourquoi donc cette annonce « voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » est-elle l’une des plus répétées et des plus entendues dans nos rencontres avec le Seigneur ? Sans doute parce qu’elle nous enseigne le but de notre temps ordinaire, ce que doit finir par être notre ordinaire de chrétien.
Cette insistance lourde cherche-t-elle seulement à nous rendre attentifs à la présence du Seigneur et à sa manifestation ? Oui, c’est l’enjeu. Sa présence, et sa manifestation au monde, comme le dit Jean-Baptiste lui-même dans cet évangile. En quel endroit ordinaire encore devons-nous entendre cette proclamation « Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » ? En quel lieu, différent de nos célébrations, peut-elle encore retentir ? Qui donc, au-delà de Jean-Baptiste, va encore laisser entendre « Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » ? Où donc le Christ désire-t-il encore être manifesté pour que nos communions y insistent tant et plus ?
Si l’Agneau de Dieu reste seulement une réalité sacramentelle devant moi et hors de moi, sans plus d’incidence en ce monde, je n’ai pas encore saisi ce qu’implique ma communion à l’Agneau de Dieu. Si nous ne devenons pas un jour l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde, nous n’aurons pas franchi pas auquel Il nous invite en chaque eucharistie. Le prophète Isaïe l’annonçait : le serviteur doit rassembler Israël, et ramener Jacob à son Seigneur. Le prophète annonce la venue du serviteur, Jean, prêchant la conversion et le repentir au peuple de Dieu, dira : « Voici l’Agneau de Dieu ». Paul, après Jésus, nous l’avons entendu, s’adressera au disciples qui sont à Corinthe pour leur dire que, sanctifiés dans le Christ Jésus, ils sont l’Église de Dieu, dans le Christ. Le pape François, en novembre dernier, nous exhortait à La joie de l’Évangile et de son annonce. Et la première condition pour cette annonce est que nous soyons désireux d’être vraiment vivants en Dieu et avec Lui. Pleinement présents au mystère que Jean annonce et que l’Église célèbre, parce que l’Agneau de Dieu doit être manifesté au monde pour le salut, et qu’Il entend être manifesté en chacun de nous et par nous.
Nos existences, Dieu les veut vivantes vraiment, non pas en sécurité et comme en retrait d’elles-mêmes, à l’abri. Je sais que c’est un idéal de nos sociétés : que nos besoins soient comblés et que nous vies soient entièrement sécurisées et assurées. Dieu nous propose encore un autre chemin, au-delà de la paix dont nous jouissons ici en Europe. Si nous avons la chance de la paix, nos vies peuvent aussi être exposées. Et lorsqu’il sera dit de nous « Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde », c’est que nous aurons pris notre part de la mort et de la souffrance que le Christ est venu assumer et vaincre. Et il ne s’agit pas de choisir de mourir et de souffrir pour mourir et souffrir, ce n’est pas là le but. Il s’agit d’être présents à nos vies, vraiment, en y portant et en y supportant ce qui est si difficile parfois, afin que la mort et la souffrance soient portées en une autre figure, traversées, et finalement vaincues en nous pour le bénéfice d’autrui. Nous sommes « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » quand nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Il n’est pas seulement question d’obéir au Père pour être pardonnés nous-mêmes, il est question de manifester bien au-delà de nous et de nos vies à nous, la vie du Christ qui assume et traverse nos vallées de larmes. Nous sommes « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » quand nous nous tenons auprès des endeuillés, des souffrants, des plus démunis, non parce qu’il y fait bon vivre – ça se saurait ! – , mais parce que justement la vie menacée en eux et en nous est avec eux et avec nous ce qui va traverser l’épreuve.
Nous sommes des migrants, des désinstallés, ceux qui avec le Christ Jésus, par lui et en lui, avec nos frères et sœurs souffrants et mourants, et aussi par eux et en eux, passons de ce monde aux demeures du Père. Notre unité entre disciples du même Seigneur est en marche assurée dès que nous acceptons de vivre du mystère de la manifestation du Christ en nous-mêmes pour les autres, dès que l’Esprit-Saint atteste à notre propre esprit que nous pouvons nous tourner vers Dieu en l’appelant réellement « Abba, Père », c’est-à-dire dès que nous consentons à être effectivement configurés à « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ».
En acceptant, au cœur de nos épreuves et de celles de nos frères et sœurs, d’être manifestés ainsi, ce n’est plus nous-mêmes que nous exposons seulement mais en nous le Règne s’approche de notre monde parce que la vie qui traverse la mort et les souffrances est là, pleine, vraie, éternelle. Oui, le chemin est long, et nous y sommes encore à peiner, à tomber, à rechigner, à craindre… Mais nous y sommes, si nous entendons l’annonce et la portons ensuite pour que « voici l’Agneau de Dieu » retentisse aussi dans nos existences ordinaires.
Les disciples qui entendirent la première annonce : « Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » mirent du temps à comprendre vraiment ce que Jean avait dit. Avec confiance, approchons-nous donc ce matin du Seigneur manifesté, de « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde », afin de devenir par sa grâce et la force de l’Esprit-Saint ce qu’Il est lui-même pour nous-mêmes et pour toute chair : source de salut et de vie éternelle. Voilà donc l’ordinaire que Dieu veut pour nos vies : la vie vraie, pleine, éternelle. « Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. »