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Le Paraclet dans le discours d’Adieu de Jésus

Frère Jean-Michel Maldamé op

23 juin 2011
C’est à quatre reprises que les chapitres consacrés au discours d’Adieu de Jésus mentionnent le rôle spécifique de l’Esprit Saint, qui y est appelé Paraclet. Ces textes ne sont pas des éléments ajoutés par manière d’ornement ou de parenthèse. Ils font partie de l’essentiel du propos développé, car ils sont très minutieusement intégrés au réseau des thèmes et des images de cet ensemble. Il n’est donc pas inutile de suivre le chemin de la pensée qui se développe, de l’argumentation et de la pédagogie qui se manifeste dans ces quatre chapitres – de lecture difficile, puisque la partie narrative est minime. Il faut donc relever le chemin tracé par l’évangéliste dans ces quatre chapitres.
Notre lecture sera théologique. Ce ne sera pas une exégèse érudite, même si nous n’ignorons pas que le texte n’est pas la sténographie des propos de Jésus, notée sur le champ et recopiée ensuite ; le reconnaître n’est pas un obstacle pour recevoir le message comme venant de Dieu lui-même. Ensuite, la lecture théologique prendra le texte comme un tout, même s’il est éclairant de repérer les rédactions successives, dont le discernement permet de mieux ciseler l’analyse. Nous lisons le texte comme un tout avec le souci de bien comprendre ce qui est dit de l’Esprit Saint et la raison pour laquelle il est appelé Paraclet. Le texte est riche ; nous ne retiendrons que l’explicitation de ce terme.
1. Le chapitre 13 : L’exemple et la demande
1.1. Le prologue (v. 1-3)
Les trois premiers versets peuvent être considérés comme un prologue ; ils dressent le cadre (le dernier repas) et le thème développé est celui de l’amour qui va à l’extrême – on lit que Jésus a « aimé les siens jusqu’à la fin ». Ceci sert d’introduction à l’ensemble du discours, mais aussi à tout le récit de la Pâque de Jésus.
1.2.Le lavement des pieds (v. 4-11)
Le chapitre 13 s’ouvre par le lavement des pieds, dont la suite du texte développe le sens par un commentaire de Jésus en opposition avec ses disciples : opposition de Pierre et trahison de Judas. La discussion avec Pierre en donne le sens – notons bien que Jésus dit à Pierre : « Tu comprendras plus tard », ce qui renvoie à un futur, en l’occurrence ce qui sera montré dans l’épisode Passion-Résurrection.
C’est autour du lavement des pieds que se dévoilent les relations entre les différents acteurs et en premier lieu avec Pierre qui s’affronte à Jésus ou du moins est dans le malentendu et l’incompréhension. Dans l’échange, la thématique développe la symbolique de l’eau, selon un glissement de sens qui est tout à fait dans le style de Jean qui passe du signe tangible à la signification qui est la réalité de la vie en communion avec Dieu. D’abord il s’agit d’une purification ; ensuite d’une participation à la vie même de Jésus. La symbolique de l’eau permet le passage de la purification à la rénovation de l’être.
1.3. La leçon donnée
Jésus tire la leçon. Il a donné un « exemple » (upodeigma) ; lui, « le Seigneur et le Maître », a fait le geste du Serviteur. Mais Jésus ne se contente pas de la leçon, il dit le but quand il dit à Pierre que c’est pour « avoir part avec moi ». C’est ainsi que se dévoile le sens de ce qui vient. Ce registre de la participation est une manière plus intime que de parler la venue du Règne de Dieu. La nouveauté des quatre chapitres est de dire la profondeur de cette participation fondée sur la foi et la mise en pratique des commandements.
1.4. L’adversaire (v. 16-30)
On peut noter que le nom de Judas n’est pas mentionné dans le chapitre. Le traître est désigné par ses actes où s’inscrivent les paroles de l’Écriture. Cette manière de dire n’est pas anecdotique, elle fait de la trahison de Judas un acte qui ne s’enferme dans pas la singularité des circonstances. D’une part, le traître est présenté comme celui qui réalise ce que veut le diable, l’adversaire ; d’autre part, cette attitude est toujours actuelle. En outre, la référence à l’Écriture dit que cela aussi n’échappe pas à la volonté de Dieu – ce qui renvoie au mystère de Dieu.
1.5. Le commandement nouveau (31-35)
Le départ de Judas permet à Jésus de prendre un autre ton. Jésus peut parler dans la confiance à ses amis ; le temps de la confidence est venu. Jésus va donc parler de ce qui est intime – la vie même de Dieu. Pour cette raison, le discours est fondateur de la théologie qui scrute les relations entre le Père, le Fils et l’Esprit Saint.
Le propos commence par la mention de la gloire du Père et de Jésus. Il est important de faire attention au temps des verbes. Il est dit que le Fils de l’homme « a été glorifié » et aussi que le Fils de l’homme « sera glorifié ». On a donc un passé et un futur. Dans l’espace intermédiaire, il y a place pour un temps, celui de l’absence de Jésus. Tel est le point essentiel : le propos de Jésus concerne le temps où Jésus sera absent.
C’est à raison de cette absence qu’il y a un « commandement », dont on précise qu’il est « nouveau » : les disciples doivent s’aimer les uns les autres comme Jésus a aimé les siens. La source de l’amour n’est pas dans les disciples, mais en Jésus, un Jésus absent qu’il s’agit d’imiter.
1.6. L’annonce du reniement (v. 36-38)
Pierre n’entend pas ce que dit Jésus. Il ne réalise pas la situation et l’immédiat de la séparation. Jésus le renvoie à « plus tard » ; il le fait deux fois : « Tu comprendras plus tard » (v. 7) et « Tu me suivras plus tard » (v. 16). La manière de le dire montre qu’il ne s’agit pas seulement de la personne individuelle de Pierre. Il s’agit de tout disciple. Le départ de Jésus instaure en effet un temps spécifique : le temps marqué par le chant du coq – moment où Pierre passera du rêve à la réalité.
Au terme de ce chapitre, notre attention se porte donc sur le temps qui s’ouvre entre le départ et le retour de Jésus en gloire.
2. Chapitre 14 : croire, demander, aimer
2.1. Le trouble et la foi
Dans le chapitre 14 Jésus développe ce qui concerne ce que vivent les disciples ; il le fait en deux points.
Le premier point est le trouble qui vient au cœur des disciples à raison du départ de Jésus qui leur dit : « Que votre cœur ne se trouble pas ». Le sens des paroles de Jésus apparaît dans ce contexte ; c’est une parole d’encouragement : son départ ne doit pas interrompre la communication entre lui et les siens, mais elle doit prendre un autre mode. La vie des disciples doit se structurer autrement. Cette structure est donnée par le verbe « croire », puisque Jésus leur dit : « Croyez en Dieu, croyez aussi en moi ». Le travail de persuasion de Jésus est d’instaurer une nouvelle relation qui est liée à une transformation des disciples. Le contraire du trouble, c’est donc l’acte de croire, la foi.
Le fondement de cette nouvelle attitude, la foi, est dans le fait que Jésus est parti non pour partir, mais pour anticiper sur l’avenir, pour « préparer une place ». Tel est le but recherché par Jésus : l’avenir des siens.
Jésus annonce son retour. Il y a deux manières de concevoir la venue de Jésus ou sa parousie. On peut entendre soit la fin des temps et seulement elle ; soit le présent puisque que la vie éternelle est déjà commencée pour celui qui croit. C’est le sens du dépassement mentionné dans le dialogue avec Marthe (11, 26) qui représente alors la communauté chrétienne.
2.2. Le chemin, la vérité et la vie (v. 4-7)
Jésus se présente comme « chemin, vérité et vie » explicité de la manière suivante. Chemin : « Nul ne va au Père sinon par moi », Vérité : « Si vous me connaissez, vous connaîtriez aussi mon Père », Vie : « Dès à présent vous le connaissez et l’avez vu ».
De ces paroles nous ne relèverons qu’un aspect : la structure temporelle du propos. On peut alors gloser dans cette perspective et noter la spécificité des temps. Le passé est la vie reçue par la parole et par le témoignage de Jésus en ses œuvres (les apôtres l’ont en mémoire) ; le présent est le commandement de l’amour qui structure la vie par les actes que l’on pose ; l’avenir est ouvert par le fait que Jésus est allé préparer une place dans une « demeure » – dans la gloire – préparée par celui qui est parti au devant.
On peut l’exprimer aussi avec trois verbes : naître, communiquer ou témoigner, et enfin, avoir part avec. Ces trois verbes ne se limitent pas à un seul acte dans un seul instant ; il y a une dynamique de toute la vie où tout le temps est occupé par l’effort de naître, témoigner et participer à la vie donnée
2.3. Les paroles et les œuvres (v. 8-12)
Le dialogue avec Philippe explicite cette structure de vie ; Jésus renvoie Philippe aux œuvres accomplies par lui au temps de la vie publique. Philippe est renvoyé au fait qu’en Jésus il y a un rapport unique entre les paroles et les œuvres. Pour Jésus, dire c’est faire et faire c’est dire, et ainsi il atteste l’invisible présence de Dieu le Père.
Les versets suivants disent ce que doit être l’attitude des disciples pour qui la même exigence d’unité se réalise par l’amour.
2.4. La demande (v. 13-20)
Les disciples sont invités à « demander en son nom ». En effet, entré dans la gloire du Père, Jésus est dans la position du Seigneur. C’est une situation nouvelle. Dans la vie publique Jésus priait avec ses disciples en disant « notre Père ». Désormais, en son absence, Jésus présentera au Père la demande des disciples. C’est donc « en son nom » que l’on doit prier désormais.
Dans la dynamique de cette demande, Jésus fait une promesse : exaucer ce qui sera demandé : « Ce que vous demanderez, je le ferai » (v. 13). Or cette demande est suivie d’une contrepartie : Jésus demandera au Père de donner à ses disciples. C’est alors que paraît la promesse de l’Esprit : Jésus leur fera le don le meilleur qui se puisse : l’Esprit de vérité.
14,13 Tout ce que vous demanderez en mon nom, je le ferai, afin que le Père soit glorifié dans le Fils. 14 Si vous me demandez quelque chose en mon nom, je le ferai. 15 Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements ; 16 et je prierai le Père et il vous donnera un autre Paraclet, pour qu’il soit avec vous à jamais, 17 l’Esprit de Vérité, que le monde ne peut pas recevoir, parce qu’il ne le voit pas ni ne le reconnaît. Vous, vous le connaissez, parce qu’il demeure auprès de vous et qu’il est en vous.
Cet Esprit est appelé « autre paraclet ». L’emploi du mot autre réfère le mot à un premier. Le contexte indique que c’est Jésus qui a été le Paraclet de ses disciples. Il est le premier : il est le défenseur, il prend leur parti dans le combat contre les puissances du mensonge et de la haine.
Le mot paraclet transcrit le grec qui se réfère à l’action judiciaire vécue dans un contexte différent du nôtre. C’est un contexte « tribal » où celui qui prend la défense d’un accusé se fait solidaire de sa cause. Ce n’est pas un « avocat » technicien du Droit qui indique la meilleure issue possible pour le procès. Le paraclet s’engage pour le salut de l’accusé. Il en est solidaire. Ceci est mis en œuvre dans le livre de Daniel quand le jeune Daniel prend la défense de Suzanne faussement accusée et injustement condamnée à mort. Il se fait le garant de son innocence : si elle est acquittée, ce sera sa gloire ; si la condamnation est confirmée, il partagera la peine encourue au titre de complice. Le Paraclet est donc un défenseur au sens le plus fort ; il prend le parti de l’accusé à ses risques et périls ; il risque sa vie. Si on entend le terme dans ce sens plénier, on comprend que Jésus s’est manifesté Paraclet en donnant sa vie pour ses amis, comme le montre l’épisode de Lazare pour qui Jésus quitte son refuge pour aller près de Jérusalem et risque l’arrestation (Jn 11) et de fait cette guérison-résurrection entraîne la condamnation à mort de Jésus.
Le rôle de l’Esprit Paraclet est de poursuivre cette mission. Il sera présent. Jésus paraclet était présent à ses disciples ; dans la vie il prenait le risque de les conduire à bon port. Il s’en va ; il donne un autre paraclet qui sera présent :« Il demeure chez vous et il est en vous ». La défense est liée à une présence.
Cet esprit est dit « Esprit de vérité ». Il est en effet celui qui donne accès à la réalité de la vie de Dieu. Il donne la connaissance de Jésus et de son Père.
L’emploi du mot paraclet oriente sur la manière de vivre le présent de la vie des disciples ; on peut relever trois aspects. Cet esprit est dit « paraclet », parce que le temps est celui du combat. Cet esprit est « présent pour toujours », parce que le temps de la fin est déjà inauguré. Mais cet esprit n’est pas la fin, il est donné dans l’attente d’une plénitude qui viendra à la fin des temps.
2.6. Les commandements (v. 21-28)
Le passage suivant est un échange de demandes. Les disciples demandent des éclaircissement, mais en contrepartie, Jésus leur demande de garder ses commandements, rassemblé dans le seul commandement d’aimer.
La réponse permet à Jésus de dire la promesse : aimer est non seulement bien fait aux autres (laver les pieds), mais participation à la vie de Jésus qui est dans la communion entre le Père et le Fils.
2.7. L’envoi de l’Esprit (v. 25-26)
« La parole que vous entendez n’est pas de moi, mais du Père qui m’a envoyé. 25 Je vous ai dit cela tandis que je demeurais près de vous. 26 Mais le Paraclet, l’Esprit Saint, que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit. »
La parole sur l’envoi de l’Esprit s’inscrit dans le contexte de la demande ; Jésus demande à ses disciples d’observer les commandements et de transmettre la parole qui vient d’en haut.
Le rôle de l’Esprit est d’enseigner et de rappeler. Hier, la parole de Dieu venait par Jésus. Désormais la parole et la connaissance qu’elle porte seront l’œuvre du Paraclet. La fonction du Paraclet est d’être un « enseignant ». Il dit la vérité.
Notons qu’il reçoit dans ces versets un nom nouveau : il est « l’Esprit Saint ». Or le mot saint désigne le propre de Dieu. L’emploi du mot « saint » dit qu’il participe à l’être de Dieu. Dans le prolongement de cette richesse, son rôle est ici la sanctification des disciples. Ainsi se précise le rôle de l’Esprit et la nature du temps de l’Esprit.
2.8. Jésus et son Père (v. 27-31)
Jésus donne donc la paix. C’est son testament qui réalise la volonté du Père.
Ces paroles répondent à ce qui était dit au début du chapitre sur le trouble et sur la tristesse. Jésus dit qu’il faut la paix et la joie. Ceci est fondé sur la grandeur de Dieu le Père.
Le message de paix est donné pour que les disciples soient forts dans l’épreuve – un homme averti en vaut deux !
Le chapitre s’achève par l’ordre du départ. Ce qui nous permet de dire que nous avons dans les deux chapitres 13 et 14 forme une totalité de sens et que ce qui est dit de l’Esprit Saint paraclet constitue un ensemble cohérent. Les deux chapitres suivants explicitent cette richesse.
3. Chapitre 15 : l’amour et la haine
Le chapitre 15 commence par l’image de la vigne. Le développement allégorique mêle plusieurs thèmes. Jésus se présente comme le cep de vigne et précise qu’il est la « vraie vigne ». L’image développe un thème majeur de la théologie de saint Jean : demeurer. Nous l’entendons dans le sens de l’ensemble du discours : Être dans ou demeurer, c’est être présent au présent. L’allégorie accorde une place importante au Père : « mon Père est le vigneron » et cela introduit au thème du combat et donc du rôle du Défenseur.
3.1. Le programme positif de l’amour (v. 1-17)
L’image de la vigne met en œuvre le cep en son entier et le rôle du Père qui est vigneron qui taille la vigne. Cette image introduit à une dimension douloureuse de l’existence.
3.1.1. Le Père est le vigneron (v. 1-10)
L’image de la taille explicite la relation entre le Père et la vigne. La vigne est taillée pour deux raisons. La première taille consiste à enlever ce qui est mort ; la seconde est une taille en vue d’obtenir une meilleure fructification et celle-ci peut être dédoublée entre une première taille qui est liée à la purification et une autre qui est pour une meilleure fructification.
Tout se passe dans le présent où le disciple peut être dans la vigne sans porter du fruit, mais aussi y être en portant du fruit ou encore en état appelé à porter et à donner davantage de fruit.
La première taille est liée à la conversion qui sépare du monde et du péché. Une autre taille figure ce que l’on peut appeler une écoute purifiante ; cette opération est liée à la demeure de Dieu. On note que ceci est en correspondance avec le chapitre 13 : il y a deux usages de l’eau, l’un pour purifier, l’autre pour avoir part à la vie de Dieu. L’exigence est donc de demeurer qui permet de porter des fruits et de devenir disciple. C’est une participation à l’amour du Père et du Fils.
Mais le propos de Jésus dit davantage : il parle de la souffrance inexplicable : les meilleurs qui sont vraiment membre du Christ sont taillés : ils sont mis à l’épreuve. C’est la question du mal et du malheur qui pèse sur les justes. La première taille est logique : on enlève ce qui est mort ou inutile ; la deuxième est aussi rationnelle : on améliore la capacité de produire ; la troisième concerne ce qui est au-delà du rationnel : la souffrance du juste et l’épreuve vécue par les saints. C’est là une manière de faire face au temps de persécution qui marque la théologie de Jean, puisque, au moment de la rédaction de l’évangile, la communauté connaît la persécution.
La participation à la vie du Fils passe par la souffrance injustifiée ; elle est celle de la vigne et le Christ souffre en ses membres. Cette dimension tragique ne doit pas être occultée si l’on veut comprendre le rôle de l’Esprit.
3.1.2. Les deux amours (v. 11-17)
Le but de l’action du Vigneron est de faire partager la vie du Christ. Telle est la joie promise et expérimentée dans le présent. Il faut pour cela recevoir et mettre en pratique le commandement que Jésus laisse en héritage : aimer. Là encore, il y a deux niveaux.
Le premier est l’amitié qui est une relation de réciprocité. Jésus appelle ses disciples « amis ». Il se met dans une relation de réciprocité et d’égalité. L’amitié a son origine dans l’attitude de Jésus qui est seigneur, maître, serviteur, mais aussi ami.
Le second est plus que celui de l’amitié, c’est celui de l’amour le plus grand, celui qui consiste à « donner sa vie pour ses amis ». C’est ce que fait Jésus au moment où il parle. Cet amour est un amour premier. Jésus donne sa vie. L’amour poussé à l’extrême donne la vie à l’extrême. C’est le corrélat de ce don qui est signifié par la métaphore de la taille – avec la souffrance qu’elle implique.
3.2. Le programme négatif de la haine (v. 18-25)
Après l’explicitation de l’attitude de Jésus et de l’intention du Père, voici le contraire, l’attitude du monde. Face à cela, Jésus donne un avertissement aux disciples et ensuite Jésus en dévoile la malice extrême : la haine de Dieu.
3.2.1. L’avenir des disciples (v. 18-21)
Le monde est porteur de haine. Les disciples sont l’objet de cette haine mortifère. Ils ont été choisis par le Christ et ce choix les exposés à la haine du monde. Il leur déclare que c’est « à cause de mon nom » qu’ils sont dans cette situation. La parole non reçue est source de la persécution et donc du meurtre de l’innocent.
3.2.2. Le destin du Christ (v. 22-25)
Le Christ s’appuie sur le passé. Ce sont ses œuvres faites (entendons les guérisons et les paroles de vie) qui lui ont valu cette haine, comme le montrent les récits de la première partie de l’évangile. Ainsi, la guérison de l’aveugle né a entraîné l’hostilité des prêtres ; de même, la guérison de Lazare a entraîné la condamnation à mort par le tribunal. La haine est donc maximale, en ce sens qu’elle ne répond pas à une malveillance dans un cercle de surenchère. C’est à cause du bien accompli que la haine s’est levée. Plus le bien est grand, plus la haine est forte. Nous lisons :
15,23 Qui me hait, hait aussi mon Père. 24 Si je n’avais pas fait parmi eux les œuvres que nul autre n’a faites, ils n’auraient pas de péché ; mais maintenant ils ont vu et ils nous haïssent, et moi et mon Père. 25 Mais c’est pour que s’accomplisse la parole écrite dans leur Loi : Ils m’ont haï sans raison.
La haine ne s’adresse pas seulement au Christ ; ce serait un malentendu sur le messianisme, mais contre le Père. C’est la haine de Dieu qui s’adresse à la personne de Jésus plus qu’à son message ou à sa parole. C’est aussi un détournement de la loi qui est au principe de cette haine. Tel est le « mystère d’iniquité » : la méchanceté accable le juste et respecte l’injustice.
3.2.3. L’instance de vérité (v. 26-27)
Face à cette haine sans motif, se tient le Paraclet ; il agit dans le procès comme « Esprit de vérité ». Il intervient en avocat de la défense. Sa défense consiste à faire « parler la loi ». Il ne s’oppose pas à la loi : il la confirme dans son intention qui est de demander à que la vérité soit faite. L’Esprit établit la communication entre l’auteur de la loi et les disciples ; ceux-ci à leur tour pourront témoigner sur la loi
« 26 Lorsque viendra le Paraclet, que je vous enverrai d’auprès du Père, l’Esprit de vérité, qui vient du Père, il me rendra témoignage. 27 Mais vous aussi, vous témoignerez, parce que vous êtes avec moi depuis le commencement. »
Dans la persécution, les disciples devront se montrer fidèles à Jésus et ils pourront témoigner en raison de leur fidélité. Ils s’opposeront à leurs adversaires dans une attitude de fidélité à la parole et à la loi qui est une participation à la fidélité de Jésus à la volonté du Père. Dans ce témoignage, les disciples sont fortifiés par la présence de l’Esprit de vérité.
Ainsi par le don de l’Esprit, Jésus n’abandonne pas ses disciples ; il leur donne le moyen de résister, plus qu’un moyen, l’Esprit qui fait sa force
4. Jean 16 : Le combat présent
Le dernier chapitre s’inscrit dans la même thématique. Il couronne le discours d’Adieu par une reprise de ses thèmes. Trois remarques sont à faire sur son développement. Le discours répond à trois exigences de la communication. D’abord, la pédagogie : Jésus sait que ses disciples ne peuvent pas accéder à l’intelligence de ce qui advient et qu’ils ne peuvent pas « tout porter ». Ensuite, la stratégie : le départ de Jésus est la condition de la venue d’un autre temps, celui du Paraclet. Et enfin, l’accomplissement de la parole : il faut que le discours cesse pour que vienne la vérité. Jésus se présente comme un maître de sagesse face à des disciples faibles ou dans l’illusion (comme Pierre au début du récit).
4.1. La venue de l’Esprit (v. 1-15)
Les disciples sont exposés au scandale qui vient des persécutions de la part des juifs et des païens. Jésus dit cela pour que l’annonce atténue le scandale (v. 1-4) « Je vous ai dit ces choses afin que, lorsque viendra l’heure, vous vous souveniez que je vous l’ai dit ». Jésus prévient la chute en donnant le sens de l’épreuve.
Les disciples sont dans la tristesse (v. 4-7). Jésus répond à la tristesse en disant que son départ est utile. La tristesse n’est pas seulement le fait des disciples ; elle est en Jésus confronté à la solitude « Nul d’entre vous ne me demande : où vas-tu ? » (v. 5). Les disciples sont tristes du départ, mais ils ne savent pas que Jésus va vers le Père. Il revient vers celui qui l’a envoyé. Nous avons là un développement qui correspond à la théologie du « Logos préexistant » présente dans le Prologue.
Jésus leur a demandé de changer d’attitude (14, 28) . Les disciples devraient se réjouir de son départ, parce qu’il va au Père. Jésus ne demande pas à ses disciples de l’accompagner, mais de rendre témoignage à leur tour. C’est pour pallier ce manque que l’Esprit va venir.
« 16,5 Mais maintenant je m’en vais vers celui qui m’a envoyé et aucun de vous ne me demande : « Où vas-tu ? » 6 Mais parce que je vous ai dit cela, la tristesse remplit vos cœurs. 7 Cependant je vous dis la vérité : c’est votre intérêt que je parte ; car si je ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas vers vous ; mais si je pars, je vous l’enverrai. 8 Et lui, une fois venu, il établira la culpabilité du monde en fait de péché, en fait de justice et en fait de jugement : 9 de péché, parce qu’ils ne croient pas en moi ; 10 de justice, parce que je vais vers le Père et que vous ne me verrez plus ; 11 de jugement, parce que le Prince de ce monde est jugé. »
Ces versets accentuent ce qui a déjà été dit du Paraclet. L’Esprit est donné aux disciples pour qu’il soit leur défenseur. Dans cet ordre d’explication, il est clair que l’Esprit est donné aux disciples, mais pas au monde. Celui-ci ne peut le recevoir, puisque dans ce contexte la venue de l’Esprit s’inscrit dans un combat contre le monde.
La manière d’agir de l’Esprit lui est propre. Il atteste la vérité manifestée en Jésus. Il agit de manière à ce que les disciples puissent confondre le monde à la suite de Jésus. L’Esprit fait paraître l’erreur pour ce qu’elle est, le contraire de la vérité. L’Esprit établit la vérité dans sa lumière de vérité.
La notion de paraclet renvoie au langage judiciaire – comme nous l’avons déjà dit. La cause est bien le procès et la condamnation de Jésus qui ont une dimension universelle. Il ne s’agit pas de la condamnation d’un homme parmi des milliers d’innocents injustement condamnés, mais du mystère du mal à l’œuvre dans le monde. Pour cette raison, derrière les hommes qui haïssent Jésus et les disciples, il y a le Prince de ce monde. Seule la force de l’Esprit peut agir contre lui.
Jésus avance trois arguments : péché, justice et jugement.
1° – « À propos de péché, parce qu’ils ne croient pas en moi ». Le péché consiste à ne pas croire en Jésus, à ne pas le connaître (cf. 14, 7 et 15, 21-22). L’incroyance entraîne la haine et la haine la persécution. L’incroyance prend les traits inverses de la foi. Notons que l’accusation est au présent : « Ils ne croient pas en moi »
2° – « À propos de justice, parce que je vais au Père et que vous ne me verrez plus ». Après la dénonciation, vient la vérité de la situation : « Je vais au Père ». Jésus vient du Père et il retourne à lui (cf. 3, 13 : « Personne ne monte au ciel, sinon celui qui est descendu du ciel »). C’est ce mouvement qui fait que Jésus est le chemin. La foi en Jésus ouvre le chemin qui lie le ciel et la terre, les hommes et Dieu. C’est la théologie du Prologue. Ainsi le Paraclet est-il un instrument de vérité. Celle-ci est annoncée, mais elle est en marche. Le salut est donné par le Père. La cessation de la présence visible de Jésus (dite par le verbe voir, theôrein) ouvre la le temps de l’Esprit. L’Esprit permet de passer du paraître à l’être. Grâce à l’Esprit, les disciples savent et sauront ce qu’est le monde et ce qu’il représente dans son opposition à Dieu.
3°- « À propos de jugement (condamnation), parce que le Prince de monde est jugé. » Le verdict porte sur le passé. Le prince a été jugé. La situation de Jésus est déjà une défaite pour le Prince de ce Monde qui s’acharne en vain contre Jésus, puisque de sa mort, il fait un acte d’amour.
4.2. L’Esprit de vérité (v. 12-15)
« 12 J’ai encore beaucoup à vous dire, mais vous ne pouvez pas le porter à présent. 13 Mais quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, il vous introduira dans la vérité tout entière ; car il ne parlera pas de lui-même, mais ce qu’il entendra, il le dira et il vous dévoilera les choses à venir. 14 Lui me glorifiera, car c’est de mon bien qu’il recevra et il vous le dévoilera. 15 Tout ce qu’a le Père est à moi. Voilà pourquoi j’ai dit que c’est de mon bien qu’il reçoit et qu’il vous le dévoilera. »
L’Esprit n’est pas seulement Paraclet, défenseur et avocat, il est aussi Esprit de vérité. Il fait passer de l’erreur à la vérité, de l’incroyance au croire.
Il y a des choses non encore dites, car elles ne pouvaient être dites ; elle ne peuvent pas l’être au moment où Jésus parle au début de sa passion. Elles le seront. Ce sera des choses nouvelles pour les disciples. Alors ce sera « la vérité tout entière ». La présence de l’esprit n’est pas limitée à une anamnèse : rendre présent le passé de la vie de Jésus ; elle est une ouverture vers un avenir qui est réellement confié aux disciples.
Notons, enfin, que le dernier mot du chapitre est « courage, j’ai vaincu le monde ».
Conclusion
Notre principe de lecture était de respecter l’unité du texte de Jean en son état actuel, même si les redites peuvent s’expliquer par des rédactions successives. Cette méthode a permis de souligner l’importance du contexte : les adieux de Jésus à ses disciples. Le propos sur l’Espritse situe dans cette perspective d’un départ et d’une situation dans le monde. Cette méthode de lecture permet d’éviter les lectures gnostiques de l’évangile de Jean et de bien situer les propos de Jésus dans la dynamique du mystère pascal.
Le propos de Jean se réfère à la situation de la communauté chrétienne dans le temps actuel du salut. L’insistance sur la relation entre le Père et le Fils et l’affirmation de leur rôle dans le don de l’Esprit ouvrent sur des perspectives trinitaires qui seront la base de la théologie dogmatique ensuite. Ce développement ne saurait oublier les sept points que nous avons mis en évidence. Le Paraclet joue sept rôles.
Il est le défenseur dans le combat de la vie ;
Il est lumière et source de connaissance ;
Il est le sanctificateur ;
Il est le consolateur et la force de Dieu par sa présence dans l’épreuve ;
Il révèle l’intime de l’être de Dieu, parce que don du Père ;
Il témoigne et donne de témoigner ;
Il donne part à la victoire de Dieu.