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Jeudi Saint 2011

Frère Jean-Michel Poffet op

21 avril 2011

L’évangéliste Jean avait-il des trous de mémoire ? comment expliquer que l’auteur du IVe évangile que l’on nomme, depuis Clément d’Alexandrie, l’évangile spirituel, ait omis l’institution de l’eucharistie ? On pourrait bien sûr penser qu’il connaissait les évangiles synoptiques rédigés avant le sien, et que par conséquent il était possible de s’y référer. Mais je crains que par là on passe à côté d’un élément essentiel : la mise en rapport soignée et voulue par l’évangéliste entre l’eucharistie et le lavement des pieds, entre ce que les Pères appelleront le sacramentum et l’exemplum. Le Christ qui se donne et la vie nouvelle qui s’ensuit en nous sous forme de service.
En effet, après avoir donné le pain et le vin, son corps et son sang versé pour nous, Jésus ajoute : « Faites cela en mémoire de moi ». Après avoir lavé les pieds des disciples, il précise : « Comprenez-vous ce que je viens de faire ? Je vous ai donné un exemple afin que vous fassiez ce que j’ai fait pour vous », que vous vous laviez les pieds les uns aux autres.
C’est dans un même mouvement que s’inscrivent l’eucharistie et le lavement des pieds. C’est l’HEURE de Jésus qui est advenue, l’heure de son passage du monde au Père, l’heure d’aimer et d’aimer jusqu’à la fin, jusqu’à l’accomplissement. Cette heure signifiée, anticipée dans l’eucharistie trouve son achèvement sur la croix dans le « tout est accompli » de Jésus. C’est l’heure où il se donne au Père, nous entrainant à sa suite dans le geste suprême d’offrande, geste suprême de son sacrifice d’expiation, l’heure où il prend le mal blessant du monde sur lui par amour pour le Père et pour nous.
Nous mesurons ce soir la portée de l’Incarnation : c’est pour nous rejoindre et nous entrainer vers le Père que Jésus a pris corps dans le sein de la Vierge. « Tu m’as façonné un corps. Voici que je viens pour faire ta volonté ». Ce même Jésus sera soucieux de l’infirmité de nos âmes mais aussi de nos corps : durant son ministère, il va toucher les malades, les guérir, se laisser parfumer par Marie à Béthanie. C’est toute sa vie « livrée, offerte » qu’il rassemble dans le geste du partage du pain et du vin comme aussi dans l’abaissement du Maître devant ses disciples, dans le geste de l’esclave lavant les pieds du marcheur pour lui permettre de participer au banquet nuptial.
Ce réalisme chrétien est exprimé par un geste de la liturgie : le baiser du prêtre à l’autel représentant le Christ, au début et à la fin de l’eucharistie ; puis le baiser de l’évangéliaire en hommage à la Parole du Christ qui nous éclaire et va prendre corps en nous ; ensuite, dans le rite dominicain, le baiser des offrandes, du calice et de la patène et enfin l’échange du baiser de paix. Il y a pour ainsi dire un triple baiser au Christ pour pouvoir risquer le baiser de nos frères et de nos sœurs : c’est bien vu ! Ce soir-là, le linge-éponge acquit la dignité du linge d’autel (F. Hadjadj) … et la bassine annonça le calice : oui, y a-t-il un peuple dont le Dieu soit si proche ? se demandait Israël sans pouvoir imaginer, sans oser espérer que ce Dieu trois fois Saint, Unique et créateur des mondes, se ferait l’un de nous et serviteur, partageant et transfigurant nos repas, nos détresses, nos souffrances, nos abandons comme aussi nos résurrections.