Close

les signes de la Femme et du Dragon

3 août 2009
Au chapitre 12 de l’Apocalypse, « la Révélation de Jésus Christ » parait atteindre un sommet ou tout du moins franchir une étape décisive : La septième trompette vient de sonner, le Temple de Dieu « celui qui est dans le ciel » s’ouvre et apparaît (ôphthè) l’arche de son alliance (11,19).
L’expression « apparait » est d’importance. C’est la première fois qu’on la trouve dans l’Apocalypse, livre qui est pourtant par excellence pour « donner à voir », à comprendre. Par trois fois nous est faite une révélation céleste qui va dominer toute la suite de l’Apocalypse :
-* 12,1 : l’apparition de la Femme.
-* 12,3 : l’apparition du Dragon.
-* et, au ch.15,1 : l’apparition des 7 anges aux 7 fléaux.
Ce terme, qui est celui même des apparitions pascales, nous invite à penser que Jean l’apocalypticien nous fait franchir un seuil important de la foi chrétienne, la foi au Christ ressuscité. Qu’en est il donc ?
Il nous faut, pour cela, dire quelques mots de la structure de l’Apocalypse.
Nous n’entrerons pas dans les débats exégétiques nombreux et jamais pleinement satisfaisants. Ce n’est d’ailleurs pas l’objet de cet article. Il nous suffit de préciser que nous nous rallions à l’hypothèse proposée par le père Feuillet : la clef de lecture prophétique. Elle a l’avantage de proposer une autre approche de l’Apocalypse que la théorie classique de la récapitulation, et est très éclairante pour entrer dans le sens de ce livre admirablement construit et pourtant déroutant.
L’auteur de l’Apocalypse donne à son livre une structure qui rappelle celle des livres prophétiques de l’Ancien Testament : Oracle contre les juifs puis oracles contre les nations. On peut ainsi distinguer, mis à part le septenaire des lettres, deux grandes sections :
Ap.4-11,19 : Les relations de l’Eglise avec le Peuple choisi.
Ap.12-fin : les rapports de l’Eglise avec la Rome païenne.
Ceci met en relief la place toute particulière du chapitre 12 où se trouvent les deux signes : Celui de la Femme et celui du Dragon.
La septième trompette vient de sonner. Le symbolisme de la sonnerie de trompette dans la tradition apocalyptique n’a pas exclusivement un sens menaçant. Elle relève d’abord de l’arsenal militaire, donne le signal de l’assaut. Comme pour le récit de la prise de Jéricho (Jos.6,1-16), l’ultime trompette du 7°jour est décisive, les murs de la ville s’écroulent. Ici c’est le Temple de Dieu qui s’ouvre. Le jugement a été prononcé avec la 6ème trompette. Israël n’a pas compris les avertissements de Dieu, désormais : »il n’y aura plus de délai, mais aux jours réservés, à la voix du septième ange, dès qu’il commencera à sonner de la trompette, le mystère de Dieu sera accompli, comme il en a communiqué la bonne nouvelle à ses serviteurs les prophètes »(Ap.10,7). Cet accomplissement du mystère de Dieu, contrepartie du jugement, c’est l’alliance parfaite avec Dieu. C’est pourquoi l’Arche dont elle est le symbole, apparait. Cette Arche qui, disparue lors de la destruction du Temple en 587 était, pour la mystique juive, placée en réserve par Dieu auprès de Lui dans le ciel. Un jour viendrait où l’Arche serait manifestée comme signe visible de l’Alliance, plus belle encore et définitive. C’est ce moment tant attendu que nous donne à voir l’auteur de l’Apocalypse au chapitre 12 : « tout est accompli ». Dieu se révèle comme Roi du monde ; alors peut être manifesté aussi le sens profond de son dessein : être un Dieu de l’Alliance et de la rencontre.
Le signe de la Femme et le signe du Dragon
Il s’agit tout d’abord de signes. Le mot n’est pas neutre. Dans le 4ème Evangile, il désigne des actes salvifiques de Dieu dans l’histoire. Ce sont les signes que Jésus accomplit. Ils le révèlent comme le Fils en qui Dieu agit de façon salutaire.
Le signe de la Femme, signe céleste, est le premier de trois signes que l’Apocalypse va nous montrer : En 12,3 le signe du Dragon et en 15,1 le signe des 7 anges.
Outre le fait de se passer « dans le ciel », que peuvent avoir de commun ces trois signes ? En fait, les trois font référence à l’Exode.
La Femme tout d’abord : la protection divine sous diverses formes (nouriture, aide du grand aigle) évoque la protection que Dieu avait assurée à son peuple au temps de l’Exode et du séjour au Désert.
Le Dragon, du point de vue biblique est la figure employée à propos des ennemis du Peuple de Dieu dont le pharaon (Is.51,9- Ez.29,3- 32,2).
Enfin, le troisième signe introduit au ch.15 l’hymne des vainqueurs devant la mer de cristal, chantant le cantique de Moïse. Comment ne pas y voir évoqué le chant des Hébreux devant la mer des Roseaux ? Comme nous l’avions suggéré en introduction, avec le mot « ôphthé », tout ceci nous renvoie à la symbolique pascale. Nous sommes discrètement invités par l’auteur de l’Apocalypse à entrer plus avant,à partir de ce chapitre 12, dans le dessein de Dieu. Ceci est important pour comprendre le sens de ce chapitre et des deux signes qu’il contient.
Le signe de la Femme
Dans les textes de l’Ancien Testament que l’auteur de l’Apocalypse réinterprète, une autre source que l’Exode est à souligner : celle du prophète Isaie. Au chapitre 7,14 d’Isaie un signe est proposé qui à pour objet, comme celui de l’Apocalypse, une femme enceinte du Messie. Mais le signe de l’Apocalypse est dans le ciel. Jean veut nous dire par là qu’il va s’agir de l’instauration parfaite du Règne de Dieu, tout comme l’apparition de l’Arche signifiait l’instauration de l’Alliance définitive à la fin du chapitre 11.
D’autres réminiscences de l’Ancien Testament sont à mettre en avant pour comprendre ce signe. Le parallèle le plus proche et le plus éclairant est incontestablement au prophète Isaie encore, le chapitre 60,20-21. Il décrit le Peuple de Dieu idéal des temps eschatologiques dont Dieu est la lumière éternelle : »son soleil ne se couchera plus et sa lune ne disparaîtra plus « . La femme qui apparaît à Jean au chapitre 12 doit donc d’abord être vue comme une personnification du Peuple de Dieu, la Sion idéale, glorifiée et illuminée de la clarté divine. C’est encore le Peuple de Dieu de l’Ancien Testament, l’ancien Israël mais en tant que réalisant le dessein de Dieu, donnant au monde le Messie.
L’Apocalypse se réclame bien de cette longue tradition des oracles prophétiques d’Israël. Elle leur donne leur signification définitive, leur accomplissement.
Il nous faut encore regarder deux autres passages du livre d’Isaïe auxquels le texte d’Apocalypse 12 fait nettement allusion : Is.26,17 et Is.66,7 .
L’un et l’autre sont relatifs à un enfantement métaphorique par le peuple de Dieu.
« Comme la femme enceinte à l’heure de l’enfantement souffre et crie dans ses douleurs, ainsi étions nous devant ta face Yahvé. Nous avons conçu, nous avons souffert mais c’était pour enfanter du vent : nous n’avons pas donné le salut à la terre ».
Intentionnellement, Jean emploie le terme grec « basanizô », qui signifie : des tourments exceptionnels, pour parler des douleurs de l’enfantement. Or ce terme est inusité dans ce sens. En outre il fusionne ce texte d’Isaïe avec le chapitre 66,7 : »Avant d’être en travail elle a enfanté, avant que viennent les douleurs elle a accouché d’un garçon…peut-on mettre au monde un pays en un jour ? Enfante-t-on une nation en une fois ? »
Que nous révèle Jean en combinant de façon magistrale ces deux anciennes prophéties dans le signe grandiose du chapitre 12 ?
Israël se trouve aujourd’hui en mesure d’enfanter le garçon vers qui tend toute l’Histoire du Salut. Aujourd’hui Israël réalise pleinement sa vocation de Peuple destiné à susciter le Rédempteur messianique, il procure à la terre son salut. Mais pour comprendre ce que Jean veut révéler, il faut nous souvenir encore une fois de l’atmosphère pascale qui imprègne ce chapitre. Cette naissance dans les « tourments » de l’enfantement c’est celle du Christ lors de sa Passion.
Le quatrième Evangile vient éclairer de manière toute particulière cet enfantement messianique. En Jean 16,19-22 Jésus annonce à ses disciples la tristesse de sa passion proche et la joie qui suivra sa Résurrection. Il utilise pour cela l’image de la femme souffrant pour mettre au monde un enfant dont la naissance la comblera de joie.
Les mots et les images font référence aux mêmes textes d’Isaïe que ceux qui inspirent l’auteur de l’Apocalypse. Comme ce dernier, l’évangéliste les exploite ensemble : La tristesse que vont connaître les disciples lors de la Passion doit être vécue comme participation aux douleurs messianiques. Elle aboutit à donner au monde le Salut, à enfanter le Sauveur au matin de la Résurrection. Les disciples sont ce « reste » d’Israël dont l’Apocalypse a développé l’histoire dans les chapitres précédents. Ils sont « ceux qui sont restés aux côtés du Christ durant ses épreuves »(Luc 22,28). Ils sont l’ incarnation sur terre de la Sion fidèle de laquelle un peuple nouveau doit naître. La même métaphore est donc utilisée dans l’Apocalypse : le petit troupeau des disciples fidèles prend la figure de la femme qui enfante.
Comme beaucoup de symboles dans l’Apocalypse, le signe de la Femme est composé de différentes facettes, riches d’un sens complexe.
Cette Femme est à la fois le peuple juif et son « reste » fidèle de qui le Christ est né. Elle est aussi l’Eglise chrétienne, mère de tous ceux qui croient. Elle est encore la Jérusalem Céleste, celle qui apparaîtra au chapitre 21 : la fiancée, la femme de l’Agneau.
Elle n’est donc pas seulement l’Eglise de l’histoire mais aussi le Peuple de Dieu prédestiné à devenir la Cité de Dieu. C’est pourquoi la Femme du chapitre 12 est couronnée de 12 étoiles. Ce chiffre est pour les juifs chargé de signification. Il évoque les 12 tribus d’Israël. Pour l’Apocalypse c’est le chiffre de la plénitude durable, appliqué uniquement à des choses célestes. Or, ce chiffre 12 n’est mentionné dans l’Apocalypse que pour le signe de la Femme, puis il est repris avec abondance aux chapitres 21 et 22. C’est vraiment la marque de la Cité de Dieu , de la nouvelle création.
Pourtant la Femme du chapitre 12 est déjà couronnée alors qu’elle est encore dans les tourments de l’enfantement. Ce paradoxe étonnant veut souligner que, par une anticipation tout à fait extraordinaire, elle participe à la victoire du Christ sur les puissances du mal ; cette victoire est une annonce du triomphe de l’Eglise à la fin des temps, une annonce des derniers chapitres de l’Apocalypse. Comme l’Eglise de Smyrne (Ap.2,10) en avait déjà reçu la promesse, la couronne est donnée dans l’au-delà à ceux qui sur la terre ont su résister au Diable. Couronnée de 12 étoiles, la Femme du chapitre 12 est donc bien le symbole archétypal de l’Eglise éternelle, indestructible.
C’est justement sur cela que l’auteur de l’Apocalypse veut attirer l’attention de ses lecteurs . Avant toute autre description, il veut les conforter dans leur espérance, les encourager à tenir bon. A des communautés chrétiennes qui connaissent la persécution, Jean rappelle une donnée essentielle de la Foi : l’Eglise survivra à toutes les attaques de ses ennemis célestes ou terrestres, spirituels ou matériels, intérieurs ou extérieurs. C’est une formidable introduction à la seconde partie de son Apocalypse : aider ses frères à répondre à cette lancinante question : pourquoi les persécutions ? pourquoi l’opposition des païens ?
le signe du Dragon
C’est un « grand « Dragon mais ce n’est pas, comme le précédent, un grand signe ! dérision peut être de la part de l’auteur qui, de suite, indique à ses lecteurs à quoi ils doivent s’en tenir .La Femme était enveloppée de soleil, le Dragon lui, n’est que rouge-feu. Il donne une illusion de lumière, mais elle ne provient que du feu et du sang. Ce qui rayonne c’est la mort et non la vie.
Le Dragon est roi ; puissant et intelligent nous dit Jean en le décrivant doté d’une certaine plénitude (le chiffre 7 ). Il faut donc y voir un adversaire redoutable. Mais qui est ce Dragon ?
Ce n’est qu’au verset 9 que Jean le nomme, quand celui-ci est vaincu, précipité sur la terre . Avant, on ne peut pas le nommer.Il nous suffit de savoir sa puissance de mort. Ce grand Dragon nous dit alors Jean c’est : »l’antique serpent, celui que l’on appelle Diable et Satan, celui qui égare le monde entier ».
C’est une admirable récapitulation de toutes les images bibliques des forces du mal. Toutes ces désignations mettent en avant le but ultime et unique que le Dragon poursuit : depuis la faute des premiers hommes, il n’a cessé d’être celui qui pousse à sortir du chemin tracé par Dieu , du chemin de bonheur et de vie .
Tous les masques que met le Dragon pour tromper l’homme, Jean les faits tomber pour que nous puissions le reconnaître.
Il est le Serpent : Il prétend dispenser la vie, l’intelligence que Dieu seul peut donner, »vous serez comme des dieux », et provoque à l’idolâtrie.
Il est le Diable, celui qui divise. Il est alors exactement l’inverse du Dieu de l’Alliance qui vient par son incarnation même sceller définitivement cette Alliance. Le Diable est celui qui veut non seulement mettre en échec le plan de Dieu mais aussi diviser l’homme en lui-même afin de mieux régner sur lui.
Il est « Celui qui égare ». C’est lui qui rend confus les chemins, qui embrouille les pistes au point de faire manquer son but au voyageur.
S’Il combat contre Michel dont le nom signifie : « qui est comme Dieu » c’est qu’il se pose comme le Simulacre de Dieu.
Enfin Il est le Satan, l’Adversaire, l’Accusateur, qui au début du livre de Job parait dans la cour céleste. Il cite les hommes en justice devant Dieu. Il passe son temps à parcourir la terre pour y trouver des faits qui constituerons son dossier d’accusation.
Jusque là, le Satan a une place dans le ciel, Dieu tolère sa présence. Mais depuis Pâques, depuis la naissance du fils de la Femme, Satan n’est plus le même nous dit Jean ; Il n’a plus de place dans le ciel : C’est le grand cri du verset 11 : Il est vaincu l’Accusateur de nos frères, Lui les accusait devant Dieu jour et nuit « . L’Accusateur qui jadis pouvait s’adresser à Dieu est « précipité » (trois fois dans le même verset !) hors du ciel. Désormais, comme le développe le 4°Evangile, » le Prince de ce monde est jeté dehors »(jn.12,31).Le monde est jugé. Jésus se fait notre Avocat prenant sur Lui le péché du monde, cassant la sentence portée contre lui. Il réduit à néant les efforts tentés par Satan pour obtenir la condamnation de tout le genre humain.
La fresque brossée par Jean pour traduire cela est grandiose. Tout est joué dans la sobriété du verset 5 : Le Dragon se tient devant la Femme pour dévorer l’Enfant dès sa naissance mais l’Enfant est « arraché » auprès de Dieu. C’est l’échec du Démon lors de la crucifixion et de l’exaltation de Jésus. Jean en donne le commentaire théologique quelques versets plus loin : « Dans le ciel une voix forte dit : c’est maintenant l’heure de la victoire pour notre Dieu, l’heure où s’établit sa souveraineté et le règne de son Christ »(v.10).
Cette heure c’est bien celle dont Jésus annonce à ses disciples qu’elle est venue. La victoire c’est celle de la croix, celle qui est remportée par le sang de l’Agneau. La victoire de Michel n’est autre chose que la contre partie céleste et symbolique de la réalité terrestre de la croix. Michel n’est pas le chef qui conduit au combat sur le champ de bataille mais l’officier d’état-major qui le contrôle du haut du ciel. Il peut retirer de la carte le drapeau de Satan parce que la victoire a été remportée sur le calvaire.
Voila ce que Jean veut faire comprendre avec force à ces jeunes Eglises d’Asie qui ploient sous la persécution : Satan a perdu la guerre. Il n’a plus aucun pouvoir au ciel, il n’y a plus maintenant de condamnation pour ceux qui sont dans le Christ Jésus(Rom.8,11). Si le combat se poursuit, c’est sur terre maintenant qu’il se situe. C’est ce que vivent aujourd’hui les disciples du Christ, »le reste de la descendance de la Femme ». Tout ce que peut encore faire Satan est de se venger sur les hommes. Il est impuissant contre l’Eglise, mais il peut encore déverser sa fureur sur les chrétiens. C’est le sens, nous dit Jean, de la persécution organisée que fait subir l’état romain. C’est pourquoi le Dragon va « se poster debout sur le rivage de la mer ». Les Eglises d’Asie auxquelles Jean s’adresse peuvent facilement comprendre : C’est de la mer, de l’occident qu’est venue l’invasion romaine. C’est de la mer que le Dragon va attendre les renforts du monstre aux dix cornes et aux sept têtes pour poursuivre la guerre. Mais, même s’il se tient « debout », parodie de l’Agneau « debout » sur le mont Sion (5,6), il a perdu la guerre. Le Serpent (car c’est maintenant le nom que lui donne Jean ) peur bien encore mordre au talon la descendance de la femme, l’issue est déjà assurée. Là encore l’Apocalypse redit à sa façon ce que nous dit par ailleurs le 4° évangile : » il vient le Prince de ce monde, sur moi il n’a aucun pouvoir »(jn.14,30) et plus loin : « j’ai vaincu le monde »(jn.16). Gardez courage, le Serpent ne peut plus sévir qu’à ras de terre. Il a mordu la poussière, il y est cantonné et s’il semble encore gagner quelques batailles il a perdu la guerre. Tout est joué. Le Salut ne peut être remis en cause.
une fille d’Israël appelée Marie
Nous nous sommes volontairement limité jusqu’à présent à ne voir dans le signe de la Femme que le reste fidèle d’Israël, noyau de la première Eglise et archétype de l’Eglise telle que Dieu la contemple de toute éternité. Nous pourrions effectivement nous arrêter là dans notre lecture et en être satisfait ! Mais il nous semble indispensable dans un second temps de montrer que la Femme de l’Apocalypse peut être regardée aussi comme étant la Vierge Marie. Cette interprétation s’inscrit elle-même, tout naturellement dans ce contexte d’ensemble en lui donnant la plénitude de sa signification. Il nous faut pour cela reprendre l’élément clef qui justement fait rejeter par beaucoup d’exégètes la lecture mariale de la Femme de l’Apocalypse : la naissance de l’enfant mâle.
Si, comme nous l’avons montré, cette naissance est métaphoriquement celle du calvaire, alors l’identification de la Femme à Marie devient possible. Il faut se souvenir du 4° Evangile où Marie au pied de la croix est donnée pour mère par le Christ au disciple bien aimé : » Femme voici ton fils »(Jn.19,26).Il ne peut s’agir uniquement d’un geste de piété filiale du Christ à l’égard de sa mère. Remarquons que c’est d’abord le disciple bien aimé qui est confié à Marie. Marie n’est pas qu’une personne historique aux yeux de l’évangéliste. Marie appelée « Femme » par son fils se voit attribuer l’enfantement métaphorique et miraculeux de la Femme, Fille de Sion. Telle la Sion des prophètes, Marie souffre au pied de la croix les douleurs fécondes d’un enfantement. Elle devient la représentante parfaite d’un Israël divisé devant le Messie. La prédiction de Siméon rapportée en Luc. 2,34-35 prend alors toute sa signification : « vois cet enfant va amener la chute et le relèvement d’un grand nombre en Israël ; il doit être un signe en butte à la contradiction- et toi-même une épée te transpercera l’âme- afin que se révèlent les pensée intimes de bien des coeurs ».
Tout le drame d’Israël est là, comme condensé dans la personne de Marie. Le glaive qui va la transpercer n’est pas à comprendre comme seulement une douleur d’ordre psychologique. C’est bien le glaive de la parole de Dieu, telqu’il nous est présenté en Apoc.1,16 qui va la déchirer. Marie, récapitulant en elle le peuple de Dieu de l’Ancienne Alliance, va souffrir de la division de son peuple face à son fils, de son rejet et de sa mort. Marie est au coeur de l’Histoire du Salut et c’est bien cette place centrale que lui assigne le chapitre 12 de l’Apocalypse. C’est en elle que se fait la mutation d’Israël en l’Eglise, et ce passage se fait à la croix. C’est le lieu de l’enfantement douloureux, prélude obligé de la Résurrection et de l’apparition de l’Eglise. Marie peut être regardée comme le lien vivant entre le temps d’Israël et le temps de l’Eglise. Par cette femme et elle seule, mère du Messie, s’effectue le passage de la Synagogue à l’Eglise et à travers Marie cette continuité est parfaite. Ayant été pleinement fille d’Israël, Sion des prophètes, elle devient pleinement mère de la communauté eschatologique, mère de l’Eglise.
Oui, alors « les fils de la femme délaissée sont bien plus nombreux que les fils de l’épouse »(Is.54,1) : ils sont, à l’image du disciple bien aimé, tous ceux qui croiront en Jésus Christ. Et chacun des disciples, à l’exemple du disciple bien aimé, aura à recevoir Marie comme Mère c’est à dire à se rattacher à cette lignée d’Israël qui a enfanté le Messie.
Admirable vision que ce chapitre 12 de l’Apocalypse qui nous donne à voir et à comprendre dans la force des mots le passage entre le temps d’Israël et celui de l’Eglise. Dans l’ancienne économie l’Arche d’Alliance gardait dans le Saint des Saints la présence mystérieuse de YAHVE. C’était la force et la fierté d’Israël. Il n’est pas interdit en conclusion de cette étude sur le signe de la Femme de relire maintenant la grandiose ouverture de ce chapitre 12 : L’Arche d’Alliance apparaît dans le Temple. N’est ce pas justement parce que cette Femme qui va ensuite apparaître dans le ciel est cette nouvelle Arche d’Alliance, celle de l’ère de grâce, celle de l’Eglise ? C’est sur elle maintenant que les chrétiens doivent s’appuyer aux heures critiques : Marie, fille de Sion, Arche de la Nouvelle Alliance.
« Arche d’Alliance, réjouis-toi ;
sur toi repose la présence du Dieu caché dans la nuée.
Par toi, la route est éclairée dans le désert où l’homme avance ».
(hymne CFC).
Merveilleux message d’espérance pour les jeunes Eglises d’Asie déchirées par le mystère d’Israël ayant rejeté le Messie, qui viennent de voir Jérusalem détruite et qui subissent la persécution romaine. Message d’espérance et de confiance pour nous tous aujourd’hui qui ne lisons plus très bien, au milieu du chaos du monde, le Dessin de Dieu : Que le signe de la Femme nous fasse lever les yeux avec le visionnaire de l’Apocalypse et que résonne à nos oreilles le cri de victoire : « Il a été précipité l’Accusateur de nos frères ».

Bibliographie :
FEUILLET,A., »Le Messie et sa mère d’après le chapitre 12 de l’Apocalypse », Revue biblique, LXVI(1969),pp. 55-86.
FEUILLET,A., »Jésus et sa mère »,Gabalda,1974.
MC HUGH,J., »La Mère de Jésus dans le Nouveau Testament »,Paris,Cerf,1977(Lectio Divina 90),pp.445-470.
PRIGENT,P., »L’Apocalypse de St.Jean »,2°édition corrigée,Labor et Fides 1988.