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Fête de Baptême du Seigneur A 2026

P Julien Dupont

Mt 3. 13-17

Il est peu probable, mes sœurs, que vous jouiez encore au jeu des « 7 différences » comme il en existe dans des magazines de divertissement ! Pourtant, il est opportun de saisir, aujourd’hui, les différences entre le baptême du Christ et notre propre baptême. Car nous allons sans doute un peu trop vite en rapprochant ces deux évènements. En effet,

  • Jésus a été baptisé vers la trentaine alors que, en ce qui nous concerne, nous avons été probablement baptisés dans notre prime jeunesse.
  • C’est Jean le baptiste qui a baptisé son cousin Jésus alors que, en ce qui nous concerne, nous avons reçu le sacrement du baptême par un ministre de l’Église.
  • Le baptême de Jésus débute son ministère public alors que, en ce qui nous concerne, il nous fait entrer dans la communauté ecclésiale.
  • Ce baptême s’est déroulé dans les eaux vives du Jourdain alors que, en ce qui nous concerne, nous avons reçu quelques gouttes sur notre front et, au mieux, nous avons été immergés dans un baptistère (comme à Niort !).
  • Jésus, en entrant dans le Jourdain pour son baptême, a donné un sens nouveau à l’eau qui devient un instrument du salut alors que, en ce qui nous concerne, nous n’avons reçu les grâces que par cette eau nouvelle.
  • Les cieux se sont ouverts et une colombe s’est posée sur Jésus alors que, en ce qui nous concerne, il n’y a eu aucun phénomène atypique.
  • Surtout nous croyons que Jésus, le Christ, a vécu notre existence humaine en tous points, excepté le péché alors que, en ce qui nous concerne, ce baptême nous a lavés du péché des origines et de nos propres manques d´amour envers Dieu, sa création, notre prochain et nous-même.

Ces sept différences ne gomment pas les points communs, bien au contraire. Maintenant, nous comprenons mieux que notre baptême n’a de sens que vis-à-vis du baptême que Jésus a lui-même reçu. Du moins, nous saisissons mieux ce « il convient » (v. 15) qui, en grec, ne signifie nullement que ce baptême fut nécessaire ou obligatoire mais qu’il est approprié, ajusté au projet divin. Il y a une semaine, nous fêtions l’Épiphanie, c’est-à-dire la manifestation de Dieu à tous. Aujourd’hui, nous sommes face à une Théophanie, c’est-à-dire à une révélation de Dieu. Il vient se révéler devant nous, tel qu’il est : celui qui est tout-Amour et qui, comme un Père aimant nous redit : « C’est toi mon Fils bien-aimé ; en toi j’ai mis tout mon amour » (v. 17).

Ainsi dit, par son baptême, Jésus-Christ se révèle et prophétise sa mission. Il « remonta de l’eau » (v. 16) où il a été plongé. Il est déjà dans la posture de ressuscité, debout, venant du gouffre de la mort, des enfers. Jésus est bien le « premier né d’entre les morts » tel que vous l’avez si bien chanté ces jours. Aussi, Jésus est Celui qui annonce « accomplir toute justice » (v. 15) ou, dit autrement, nous voyons émerger ce monde nouveau où il ouvre les yeux des aveugles, libère les prisonniers et illumine ceux qui sont dans la nuit (Is 42, 7). Le livre des Actes des apôtres nous en donne une magnifique illustration dans la lecture de ce jour : « Là où il passait, il faisait le bien et guérissait tous ceux qui étaient sous le pouvoir du diable ». (Ac 10, 38). Oui, par son baptême, le Christ ouvre pour chacun des horizons nouveaux et permet que la grâce de Dieu se dévoile sous nos yeux. Entendons-nous bien sur ce point : dans son humanité, Jésus vit pleinement de la grâce du Père. Il n’a pas eu besoin d’être guéri du péché mais pour vivre parfaitement l’Amour, l’obéissance et la mission, il a eu besoin de se révéler tel qu’il est, dans la Puissance de l’Esprit. Ainsi son baptême éclaire le nôtre et donne sens à son projet d’Amour pour le monde.

Dans l’Évangile de ce jour, le baptême du Christ vient aussi révéler que le Fils et le Père sont intimement liés et que l’un a besoin de l’autre, et réciproquement. Personne n’est autosuffisant ! En lisant le dernier livre du philosophe Denis Moreau, Tous hérétiques ? (Seuil, octobre 2025), il revient justement sur une hérésie du IVème siècle et qui est encore présente dans notre modernité : le pélagianisme ! En son temps, le moine Pélage s’est opposé à Saint Augustin. Pour ce Père de l’Église, les êtres humains sont profondément marqués par le péché et ne peuvent se sauver par leurs seules forces ; ils ont donc un besoin indispensable de l’aide de Dieu, c’est-à-dire de sa grâce. À l’inverse, Pélage soutient que chaque chrétien est capable d’atteindre la sainteté par son libre arbitre et avec une volonté de bien agir : la grâce divine peut alors l’assister, mais elle n’est pas indispensable. Bien entendu, nous sommes bien dans la lignée de Saint Augustin – surtout avec le pape Léon XIV ! – pour qui Jésus, par son baptême, manifeste cette grâce reçue.

Cette controverse touche à une attitude très contemporaine : personne ne peut réussir sa vie en comptant uniquement sur lui-même. Pourtant, l’actuel expansion d’ouvrages de développement personnel – que l’on nomme exactement, en anglais, self help (sic) – en est un signe. Interrogé sur son livre dans Le Monde, Denis Moreau prolonge la réflexion ainsi : « Le problème est que ça ne marche pas : en vérité, on n’est jamais à la hauteur de ce qu’on voudrait être, ce qui est très culpabilisant quand on se croit seul responsable de ce qu’on est. Il faut au contraire admettre que nous n’avons pas un contrôle total sur notre propre existence, que nous ne pouvons pas compter sur nos seules forces et que nous avons parfois besoin d’aide » (interview du 19 octobre 2025). Pour moi, le baptême du Christ par Jean témoigne de cette humanité qui a toujours besoin d’un autre pour se révéler, pour exister. Ainsi, cette première Parole du Père qui, réuni avec l’Esprit, qualifie son Fils de « bien-aimé » est fondatrice tant pour le ministère de Jésus que pour les baptisés que nous sommes.

Tout au long de l’Évangile du Christ selon saint Matthieu, nous suivons pas à pas Celui qui existe et se révèle comme le Fils du Père et ce, jusqu’à ce que le centurion affirme comme tel : « Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu » (Mt 27, 54). Juste avant la mort de Jésus, les scribes, les anciens, les grands prêtres et même les bandits ont apporté aux pieds de la croix l’évangile du monde contemporain : « Il en a sauvé d’autres, et il ne peut pas se sauver lui-même ! (…) Il a mis sa confiance en Dieu. Que Dieu le délivre maintenant, s’il l’aime ! Car il a dit : “Je suis Fils de Dieu.” » (Mt 27, 42-43). Ce qui lie le Fils et le Père, dans la puissance de l’Esprit, fut manifesté au baptême comme il est manifesté lors de la Pâque de notre Seigneur. C’est ce même Amour qui les relie intrinsèquement et qui se révèle aux baptisés que nous sommes. Gardons au cœur que cet Amour est sens de toujours à toujours, et qu’il nous permet de vivre pleinement. Amen.