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3ème Dimanche du To A

Fr Grégoire Laurent-Huygues-Beaufond op

Mt 4. 12-23

SI-JEPARLE-ÀTOUTEVITESSESANSMETTREDEPAUSE-ENTRELESMOTSNONSEULEMENT-JE
VAISÊTREVITEESSOUFFLÉMAIS-ENPLUSVOUSN’ALLEZ-RIENCOMPRENDRE : on est d’accord ?
… Non ? … Je répète, pour ceux qui n’auraient pas tout saisi : si je parle à toute vitesse,
sans aucune pause entre les mots, non seulement je vais être vite essoufflé, mais en plus
vous n’allez rien comprendre : on est d’accord ?
C’est que parler, c’est une affaire de rythme entre inspirer dans le silence …… et
expirer le son. Au fond de la parole, il y a cette machinerie très physique, très organique,
très charnelle de mon diaphragme, de mes poumons et de ma gorge – et rien que ça, cette
colonne d’air, ce quasi-vide qui me remplit et fait que je peux parler : c’est une merveille
presque un miracle. Je me souviens de ma nièce lorsqu’elle en a fait la découverte : elle a,
littéralement, saoulé ses parents de bruits qui étaient parfois déjà des mots mais pas
toujours ; je me souviens de son sourire et sa jubilation quand elle parvenait à se faire non
seulement entendre mais à se faire comprendre. Ça y est, elle nous avait rejoints de l’autre
côté, celui de la parole.
Et cette merveille qu’est le parler de l’homme, cette machine respiratoire qui nous
constitue, c’est le fond et la base du miracle de la Parole, avec une majuscule, Parole à
laquelle est dédié le dimanche de clôture de la semaine de prière pour l’unité des chrétiens,
aujourd’hui donc. Et Parole, avec une majuscule, c’est Jésus Christ tel qu’en témoignent, tel
que le disent et le racontent les Écritures. Parole présente, livrée, donnée dans un livre ; et
ce livre est presque comme un sacrement.
Presque un sacrement, et c’est celui de l’unité. Même si nous ne pouvons pas encore
rompre tous ensemble le même pain autour du même autel, la Parole nous convoque et
nous rassemble, elle est notre commun partage qui nous dit une seule et même chose de
différentes manières : convertissez-vous, le Royaume est proche, venez donc à moi. Parole
qui nous dit sur tous les tons sur tous les modes et sur tous les registres possibles une seule
et même chose c’est : je vous aime. La Parole, c’est une machine de la plus haute
technologie, c’est un miracle d’’intelligence charnelle. Elle est l’expiration de Dieu parlant
à l’homme et attendant qu’on vienne ouvrir le livre, qu’on vienne entendre ses mots
d’amour et de pardon ; l’expiration d’un Dieu qui exulte, qui jubile à chaque fois que
quelqu’un entend son : je suis votre Royaume.
Elle nous le dit, pour que nous l’entendions, elle nous le dit : pour que nous
répondions. La Parole, ce n’est pas seulement l’expiration de Dieu s’adressant à l’homme,
c’est aussi toute l’aspiration de l’homme à Dieu. Et les Écritures nous en fournissent les
mots, le rythme fondamental. L’aspiration qui sans doute résume toutes les autres, celle
dont j’espère qu’elle sera notre dernière expiration à tous, ce serait, pour paraphraser la fin
du Ps de ce jour : je m’attends à Toi, mon Seigneur. Mais en attendant la dernière heure et
noter dernier souffle, on a encore beaucoup à respirer ici bas. Le psalmiste disait
aussi vouloir : habiter la maison du Seigneur, tous les jours de ma vie. Le livre des Écritures
peut-être cette maison portative dans l’attente des demeures éternelles. Maisons sur le
chemin, où on apprend comment l’espérance peut se vivre et se dire. Allez et demeurons
dans la maison de la Parole, pour que nous ayons, chrétiens, comme disait Paul aux
Corinthiens, peut-être pas le même langage, mais sûrement : la même parole.
Cette même parole partagée entre tous, elle est, et je finirai par là, elle est aussi ce
qui inspire l’homme. Elle nous est donnée pour que nous sachions nous aussi parler à nos
contemporains. Et un parler qui soit un parler charnel, c’est-à-dire : concret et agissant. Je
ne sais pas si vous connaissez Valère Novarina, un très grand écrivain de théâtre, mort la
semaine passée. C’est une de ses pièces, vue il y a quelques années, Le vivier des noms c’est
son titre, c’est cette pièce qui m’a fait, je crois, percevoir le mieux la puissance et la joie de
la parole échangée, partagée, incarnée. Il y a dedans un personnage récurrent, qui a
plusieurs noms, mais c’est toujours le même : le Veneur, l’ouvrier du drame, et son plus
beau nom : la Parole qui porte une planche. Il se promène tout au long de la pièce avec
une planche sur l’épaule ; à un moment il dépose cette planche sur des tréteaux, il étend une
nappe, et il sert le pain et le vin à ses douze compagnons. Et il dit : J’ai le corps totalement
en pain. Comme chacun d’entre nous.
Je disais pour commencer qu’il y a au centre de nous une colonne de presque vide, le
rythme fondamental de la respiration. Et nous sommes aussi du pain, à rompre et
partager, et pas seulement entre chrétiens. Si le pain de l’autel n’est pas partageable entre
tous, si le livre de la Parole n’est pas audible pas tous, la parole tout humaine du pain
partagé, ça peut parler à tous, ça peut désigner à tous le Parole majuscule, son Pain
éternel. Cette parole tout humaine et toute charnelle, c’est l’amour vrai, celui qui se
découvre une paire de main et décide de les utiliser : pour allumer une lampe plutôt que de
l’éteindre, alléger tant soit peu un fardeau à l’épaule, pour inlassablement repousser et
combattre tout ce qui tue ou fait insulte à la vie de l’homme.
Notre prière, notre réponse à l’unique Parole, ce pourrait-être : ton corps est divisé
encore, mais tu veux faire de nous ta parole charnelle : romps-nous, dès à présent, le
cœur comme ton pain.