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Vigiles de Saint Dominique 2007

Frère Lionel Gentric op

9 août 2007

Au risque de la dispersion
Finale de l’Évangile de Matthieu.

La maison est presque vide ce soir. Il y règne un silence un peu plus lourd qu’à l’accoutumée, un silence qui serre le cœur. C’est le silence qui règne dans les foyers lorsque le petit dernier vient de quitter la maison, un silence inextricablement chargé d’espoir et de crainte, de joie et de douleur.
Nous sommes en 1217, vers la fin du mois d’août, dans le cloître attenant à l’église Saint-Romain, à Toulouse, et Dominique vient de disperser les frères. Les deux derniers sont partis cet après-midi, vers Orléans, alors que d’autres, sept en tout, sont partis vers Paris, en deux groupes distincts. Quatre frères sont partis vers l’Espagne, d’autres encore vers l’Italie.
La maison est presque vide ce soir. Il y avait à peine quelques frères à l’office, dans un chœur devenu aujourd’hui beaucoup trop grand, alors que presque toutes les stalles étaient occupées il y a seulement quelques semaines. L’immobilité silencieuse du bâtiment des frères était hier encore chargée de la présence studieuse et recueillie d’une communauté unie et rassemblée… mais ce soir, les cellules sont vides et les livres fermés.
Il ne reste que quelques frères, des Toulousains de souche, enthousiastes – oui, enthousiastes, bien sûr – devant les proportions nouvelles du projet de Dominique, mais tout de même la mine un peu sombre des mauvais jours, des frères qui se demandent si c’était si urgent que ça de porter un coup si dur à la communauté toute jeune des Prêcheurs. Une communauté qui venait tout juste de se donner un cloître, une règle, une communauté de formation, une communauté en formation… Ne pouvait-on goûter ne serait-ce que six mois ou un an de vie commune avant de songer à la dispersion ? Un tout petit peu de paix, après des mois de travaux, de chantier, de bruit et de poussière ? » Je sais ce que je fais ! « , avait dit Dominique… Levez-vous, partons d’ici ! (Jn 14,31)
Dominique est à Toulouse ce soir-là, au milieu de ses frères, ou du moins de ceux qui restent… Lui aussi, probablement un peu étourdi par la rapidité de tout ce qui vient de se passer. A peine plus de deux ans. Cela fait à peine plus de deux ans que les tout premiers frères se sont attachés à lui. A peine huit mois que l’Ordre a été confirmé par une bulle d’Honorius III. En tout et pour tout, Dominique aura vécu la vie fraternelle quinze mois au milieu de ses frères à Toulouse. Le reste du temps, en voyage ou à Rome. Est-ce que tout cela n’a pas été un peu trop vite ? Il y a seulement trois ans, il était encore ce prédicateur itinérant et solitaire, patient dans les épreuves et désolé d’une situation face à laquelle il semblait si démuni. Ce n’est qu’au début de l’année 1215 que Dominique a reçu mandat pour se rendre à Toulouse, quand les croisés ont pu prendre le contrôle de la ville. On connaît la suite : la soudaine éclosion d’un Ordre de Prêcheurs au sein d’une Église qui semble toute apprêtée pour accueillir en son sein une telle fondation. Mais est-ce que Dominique ne vient pas de compromettre sérieusement l’avenir de cet Ordre naissant, par une décision précipitée ?
A cette question nous connaissons la réponse, bien sûr. Mais Dominique aussi la connaît. C’est un homme déjà mûr, il a 47 ans environ. Il sait la valeur du temps, le prix de la patience, la nécessité de la formation des hommes, et de la formation des religieux plus encore. Il sait tout cela et il sait aussi qu’il a pris la bonne décision, envers et contre tous, en dispersant les frères.
Cette décision révèle plusieurs aspects de la physionomie spirituelle de Dominique. Je voudrais en souligner deux.
La première, c’est le détachement résolument confiant de Dominique à l’égard de sa fondation. Dominique est abandonné dans les mains de Dieu. On a souvent souligné sa capacité de décision et son autorité virile. Mais cette capacité de décision procède d’un authentique esprit d’abandon dans la volonté de Dieu. Dominique est un homme qui discerne, qui décide et qui s’abandonne. Les décisions que prend Dominique ne sont pas ses décisions à lui, ce sont des décisions qui s’imposent à lui et qui tirent, à ses yeux, leur nécessité de la volonté même de Dieu. Bien sûr, c’est dans les Saintes Ecritures et dans la prière que Dominique cherche à discerner la volonté de Dieu, mais Dominique est aussi l’homme d’une foi qui va discerner, jusque dans les événements les plus douloureux de son temps – la guerre, le développement de l’hérésie, … – les signes de l’action providentielle de Dieu. L’épisode de la vision de Dominique est très éclairant à cet égard. En soi, la prévision d’une prochaine insurrection à Toulouse, en 1217, et de l’effondrement des positions de Simon de Montfort relève peut-être d’une perspicacité toute humaine. Mais je suis porté à reconnaître qu’il y a quelque chose qui dépasse la mesure humaine dans la manière avec laquelle Dominique, tout en déplorant profondément le cours des événements, se montre capable d’y lire les signes des dispositions providentielles de Dieu. Si la ville de Toulouse doit entrer à nouveau en insurrection, c’est le signe qu’il est temps d’en faire sortir les frères… Et Dominique va plus loin : c’est le coup d’envoi du projet de l’expansion de l’Ordre des Prêcheurs aux dimensions de la chrétienté. Le présage de la mort de Simon de Montfort devient mystérieusement pour Dominique une expression claire de la volonté de Dieu. Dominique n’hésite plus, il livre sans réserve son Ordre à la providence divine et s’abandonne lui-même à ce qu’il a discerné comme étant la volonté de Dieu. Si la décision de Dominique est si ferme, c’est qu’en dernière instance, ça n’est pas sa décision.
Un deuxième trait de la physionomie du saint, c’est sa capacité à édifier des apôtres du Christ par l’exercice de la charité. Dominique est un homme de charité, et Dieu sait quelle délicatesse il lui aura fallu prodiguer envers ses frères, au moment d’envoyer sur les routes et aux quatre coins du monde des hommes plus fragiles que lui, moins savants, plus jeunes, hésitants peut-être, enthousiastes heureusement. Les premiers frères de Dominique ne sont pas tous des hommes remarquables. Ils ont leurs fragilités, leurs peurs, leurs limites, et ils sont pécheurs par-dessus le marché… C’est des frères quoi ! On évoque très souvent la charité inépuisable de Dominique à leur égard… La charité de Dominique n’a pas eu le temps de s’exprimer en de long processus d’accompagnement… comme ceux que les pères-maîtres et les mères-maîtresses ont aujourd’hui la mission de conduire. La charité de Dominique est une charité qui, en quelques instants, quelques mots, quelques gestes, transforme un homme de bonne volonté en un apôtre. » Tu as du prix à mes yeux, et je t’aime. (Is 43,4) Va maintenant porter l’Évangile à tes frères ! » On reste muet devant la manifestation d’une confiance aussi radicale.
Sans doute, ce soir, dans le cloître de saint-Romain, Dominique est-il un peu fébrile. Il sait qu’il conduit ses frères sur un chemin qui n’est autre que le chemin de Pâques. Ce soir, la communauté des Prêcheurs est dispersée aux quatre vents. C’est le temps du doute dans le cœur de certains frères. C’est à l’évidence le temps des semailles.
Il nous reste maintenant, pour conclure, à quitter du regard le cloître de Saint-Romain, pour fixer notre attention en un autre lieu. Car il est un autre lieu, un lieu où désormais tout se tient. Un lieu sans lequel la dispersion des frères n’aurait été qu’un éparpillement. Depuis dix ans déjà, des femmes se tiennent prêtes pour assurer le service si important de la prière et de la contemplation. Ce soir, alors que les frères prennent le risque de la dispersion, les sœurs de Prouille reçoivent d’une manière nouvelle la mission du recueillement.