
Solennité de tous les Saints 2026
Fr Charles Ruetsch op
Mt 5, 1-12a
Aujourd’hui, c’est « Journées Portes ouvertes » au paradis !
La liturgie nous invite à lever les yeux de nos préoccupations immédiates pour regarder vers le Ciel et cette multitude de témoins qui nous précèdent sur le chemin de la foi.
La lecture de l’Apocalypse nous a fait entrevoir cette « foule immense que nul ne peut dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues ».
Mais attention : regarder vers le Ciel, ce n’est pas s’échapper du réel dans l’attente de je ne sais quel arrière-monde !
Célébrer la Toussaint, c’est au contraire fixer notre regard vers le but ultime de notre existence.
Pour ceux qui ont appris à skier, vous savez qu’on nous répète tout le temps qu’il faut regarder vers la pente. Le regard doit porter au loin et alors tout le corps entre dans le mouvement.
Au contraire, si l’on reste raide, les yeux fixés sur le bout de ses spatules, on risque fort de finir rapidement le nez dans la poudreuse !
Il en va de même dans la vie spirituelle : il faut viser le but pour que notre vie trouve sa juste trajectoire. Et le but de notre vie, c’est précisément la sainteté.
Le problème, c’est que nous avons souvent une idée fausse de la sainteté. Nous la confondons avec la perfection morale. Le saint devient alors une sorte de héros inaccessible, dont nous admirons la vertu extraordinaire, mais qui n’a finalement que peu de choses à voir avec nous.
Au fond, tous les saints qui peuplent nos églises possèdent un handicap : c’est leur notoriété ! L’Église les a canonisés. Alors on les admire, on les statufie, on les encense. Et à force d’admiration, on les satellise. On les met en orbite dans le ciel, très loin de la banalité de notre vie.
Mais les saints, frères et sœurs, ne sont pas des satellites ! Ils ont partagé la même humanité que nous, ils ont connu les mêmes difficultés, les mêmes errances parfois. Car – excusez-moi de le dire ! – mais les saints ne sont pas parfaits !
Souvenons-nous du premier canonisé de l’histoire de l’Église. Ce n’est ni la Vierge Marie, ni saint Pierre, ni saint Jean. C’est un malfaiteur crucifié à côté de Jésus, et c’est le Christ lui-même qui le canonise : « Aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis. »
On essaie bien de sauver les apparences en l’appelant le « bon larron », mais n’empêche : il reste un bandit, un homme bien peu fréquentable. Saint Jean Chrysostome a eu ce mot plein d’humour à son sujet : « Tu vois l’audace du larron, écrivait-il. Crucifié, il n’oublie pas son métier de brigand et il dérobe, par sa confession, le Royaume des Cieux. »
Voleur jusqu’au bout ! Le moins que l’on puisse dire est que sa perfection morale ne saute pas aux yeux ! Et pourtant, le bon larron accomplit une chose décisive : il reconnaît qu’il a besoin d’être sauvé.
« Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume ! »
Voilà peut-être ce qui caractérise d’abord les saints.
Ils ne sont pas des surhommes, mais des hommes et des femmes qui ont reconnu leur indigence et qui ont compris que, par eux-mêmes, ils ne pouvaient pas faire grand-chose. Ils ont en quelque sorte rendu les armes devant Dieu. Et ils sont ainsi devenus capables d’accueillir une sainteté qui venait de beaucoup plus loin qu’eux : la sainteté de Dieu lui-même.
Songeons à Pierre qui a renié Jésus, à Paul qui a persécuté les premiers chrétiens. Songeons à Marie-Madeleine, à Augustin, à Ignace de Loyola, à Charles de Foucauld et à tant d’autres.
Leur vie nous rappelle que notre péché n’est pas un obstacle insurmontable à la sainteté dès lors que nous consentons à être sauvés.
Car la sainteté n’est pas un capital que l’on dilapide, pas plus qu’elle n’est une médaille que l’on arrache à la force du poignet et que l’on s’accroche à sa boutonnière. La sainteté est un don à accueillir, et ce don, c’est Dieu lui-même : Dieu qui se communique à nous pour nous transformer progressivement à son image.
Il n’y a donc pas à nous décourager de nous découvrir imparfaits et pécheurs, pas plus qu’il n’y a à désespérer lorsque nous découvrons l’imperfection et le péché des autres, parfois même au cœur de l’Église.
Nous sommes en chemin, nous sommes en chantier. La seule chose qui compte est de nous mettre à l’écoute de la Parole de Dieu et d’accepter qu’il prenne l’initiative dans notre vie.
Regardons les saints : ils se sont nourris de l’Eucharistie, ils se sont laissé reprendre par le pardon. Ils ont trébuché et ils se sont relevés. Ils sont repartis, avec des hauts et des bas, toujours un peu plus loin. Et au bout de leur route, ils ont vu Dieu face à face et ils ont compris que c’était Dieu lui-même qui avait cheminé à leurs côtés tout au long de leur vie.
Les saints sont des reflets de Dieu pour le monde. Ils donnent à voir Dieu, non pas à cause de leur propre perfection, mais parce qu’ils reflètent quelque chose de sa propre sainteté. La grâce de Dieu n’a pas détruit leur humanité : elle l’a accomplie.
Alors ne nous trompons pas de combat. La vie chrétienne, ce n’est pas d’abord de défendre des idées, obéir à des lois, appartenir à un système, ou adhérer à une morale.
Tout cela peut avoir sa place, mais le fondement est à la fois plus simple et plus exigeant : il s’agit de marcher en compagnie de Dieu, souple aux appels de l’Esprit, en mettant nos pas dans ceux du Christ.
Car « le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous. »
Dès lors, la sainteté ne peut jamais consister à fuir notre condition humaine ou le monde dans lequel Dieu nous a placés, car le Christ lui-même est venu l’habiter.
Soyons en surs : la sainteté qui met à part est toujours une illusion.
La véritable sainteté, au contraire, ne nous éloigne jamais de nos tâches d’hommes et de femmes dans le monde : la véritable sainteté nous invite au contraire à devenir dès maintenant les acteurs du Royaume de Dieu, dans l’attente de la pleine manifestation de ce que nous vivons déjà en espérance.
Alors, en ce jour de Toussaint, levons les yeux et regardons : ils sont des myriades de myriades, jadis faits comme nous de chair et de sang, pécheurs repentis et pardonnés, aujourd’hui comptés parmi les saints du Ciel.
Et écoutons cette multitude des saints qui nous murmure à l’oreille : « Pour toi aussi, c’est possible ! ».
Amen.
