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Solennité du Christ, Roi de l'univers C

Père Michel Mounier

Luc 23, 35-43

La Croix n’est-elle là que pour permettre la Résurrection ? Que disons-nous lorsque nous disons que le Christ a régné par la Croix ? Paul dit que c’est une folie. Un jour on pense le comprendre, le lendemain on se révolte. Or là est toute la foi chrétienne. Pour nous, l’accès au pouvoir a son origine dans la force, la séduction ou la compétence. Dans tous les cas un homme fort, une femme parfois se dresse au dessus des autres. Le Christ lui aussi est élevé, au dessus des autres, mais c’est sur une croix.

Et pourtant, si tous les empires s’effondrent, la royauté du Christ, elle subsiste. Pourquoi ? Parce que cette royauté ne s’exerce que par l’attraction de l’amour, et l’amour, même nié et renié, bafoué, ridiculisé subsiste toujours au plus profond de l’homme. Parfois très fragile, indiscernable. Vassili Grossman, qui a connu tant le nazisme que le stalinisme, écrit : « L’histoire de l’homme n’est pas le combat du bien contre le mal, c’est le combat du mal cherchant à écraser la minuscule graine d’humanité. Mais si, encore maintenant l’humain n’a pas été tué en l’homme, alors jamais le mal ne vaincra. Jamais. »

Attention cependant, croyants, nous ne sommes pas à l’abri de l’idolâtrie. De la Russie de Poutine aux USA de Trump et Vance, en passant par bien d’autres endroits, le Dieu crucifié est attaqué par les idéologies de la puissance, du totalitarisme, du nationalisme, parfois hélas la complicité des autorités religieuses, comme le patriarche de Constantinople l’a dénoncé devant les évêques français à Lourdes.

Alors, au bout du bout, pourquoi la Croix ? Parce que, je crois, le règne du Christ ne s’exerce pas sur nous, mais sur ce qui nous asservit. Il est libération. Aussi nous ne sommes pas des sujets mais des héritiers du Royaume. Donc appelés à « régner » avec le Christ. Nous sommes appelés à dominer tout ce qui nous domine et qui nous conduit à la mort. Parmi nos dominateurs, au premier rang, notre volonté de puissance. Le Christ se laisse écraser par tout cela. Cette non résistance aux entreprises de notre mal signifie paradoxalement que le Christ ne pactise à aucun moment avec lui. Il est vainqueur de la tentation du mal comme nous le décrit le récit de la tentation au désert. Mais l’ambition des grands prêtres, la cupidité ou la déception de Judas, la lâcheté des disciples, notre mal l’écrasent. Il en meurt.

Le dernier ennemi, la mort, est le sommet le plus haut. Aussi il « fallait », c’est l’expression de l’Évangile, il « fallait » que le Christ soit tué et ressuscite d’entre les morts. Il « fallait » que sa vie ne passe pas à côté de notre mort, mais la surmonte, qu’il soit élevé au dessus pour nous en rendre victorieux. Parce que le Christ affiche son refus du mal, son refus de la puissance, de la vengeance, de la violence, la Croix devient le trône royal où il s’élève, ayant mis sous ses pieds tous nos ennemis, comme nous le dit Paul.
Frères et sœurs c’est à cette hauteur là que nous sommes appelés à vivre. C’est hors d’atteinte bien sûr, alors nous chutons et nous chuterons car nous sommes humains. Un spirituel juif, Nahoum de Tchernobyl écrit : « Le juste tombe, souvent. Mais c’est qu’il puisse relever les âmes qui sont tombées. » Quelle belle mission, il n’y en a pas de plus belle.
Tenons ferme dans l’espérance. Amen.