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14ème Dimanche du TO - A

Fr Paul-Adrien D’Haredemaire op Lyon

Mt 11, 25-30

le chef scout, le juriste et son mug

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Si je devais donner un titre à cette homélie, je l’appellerai : le chef scout, le juriste et son mug.

Le chef scout est en train de préparer son camp. Il le fait selon une règle bien établie : il faut suivre le mouvement de son coeur mais sans oublier les textes de la législation français ! Et voilà notre chef scout, parti pour camper dans les bois et faire griller des chamallows au feux, qui se retrouve à remplir une fiche de liaison, une fiche de suivi sanitaire, à mettre des nappes en plastiques sur les tables en bois et à afficher le numéro de SOS enfant battu parce que Jeunesse et Sport l’impose. Et finalement, on retrouve c’est sous le fardeau de la loi et le joug des formulaires que l’on retrouve notre chef scout. Je parle du chef scout parce que je le connais bien. Mais on retrouve beaucoup de monde ployant sous le joug des normes et le fardeau des formulaires.
Et puis il y a le juriste et son mug. Le juriste, c’est celui qui connaît la législation sur le bout des doigts, qui sait ce que le chef scout risque, qui sait les conventions salariales à respecter, qui connaît l’historique des normes et des procès qui s’y rapportent. Il connaît même le numéro des formulaires à remplir. Et il a un mug, un énorme mug pour prendre son café le matin, un de ces mugs que l’on vend en Amérique et que l’on peut customiser avec un slogan. Dessus, il y a marqué : Moi, je connais par coeur tout le code du travail. Et toi, c’est quoi ton super pouvoir ? Quand on ploie sous le fardeau des normes et le joug de l’administration, on aimerait effectivement avoir un super pouvoir.
Parfois, c’est tellement compliqué que l’on a envie de pleurer. Et parfois, on pleure. Et c’est là que l’évangile commence à nous rejoindre. Car il y a 2017 ans, cette homélie existait déjà. Elle s’intitulait alors : le messie, le pharisien et le mug du pharisien. C’est le prédicateur itinérant qui essaye de guérir et de sauver les hommes tout en essayant de respecter la loi mosaïque. Jésus guérit un lépreux, mais ne peut rien dire. Il faut maintenant que le lépreux offre un sacrifice aux prêtres pour être dans les clous. Ses disciples oublient de se laver les mains avant de manger et voilà que les docteurs de la loi descendent de Jérusalem faire une inspection. Jésus marche 1 km 300 à la place de 1 km 200 le jour du sabbat et c’est le scandale. Et notre juriste, c’est le pharisien qui par coeur connaît la loi, la Torah, qui l’aime et la pratique. Sur son vêtement, il a même brodé des antisèches pour lui rappeler la loi : on appelle cela les Tsitstost. Et il rajoute article sur article, commandement sur commandement : 613 mitsvots. Et il a un énorme mug sur lequel il y a marqué : Moi, je connais par coeur toute la loi de Moïse. Toi, c’est quoi ton super pouvoir ? Pour les pharisiens, la preuve qu’ils étaient choisis par Dieu, qu’ils avaient un super pouvoir, c’est qu’ils étaient #ls de la loi. Qu’ils étaient élus, choisis.
Les pharisiens ont disparu, mais sur nos épaules, le fardeau est resté le même et peut-être même le joug de la législation est devenu plus lourd. Vous vous souvenez de la règle d’or de notre chef scout : suivre le mouvement de son coeur sans oublier la législation ? Le danger, devant les tracasseries administratives, c’est d’inverser l’ordre de la phrase. La règle devient alors : n’oublie pas les textes de la loi et suit le mouvement de son coeur. Et alors que devient le mouvement du coeur ? Fuir ! enlever le fardeau, oublier les contraintes, partir en vacances loin de tout ça. Quand on explique à un chef scout qu’il va devoir afficher le numéro de SOS enfant battu, il n’a plus envie de venir camper. Quand on explique à une entreprise agroalimentaire qu’elle va avoir le contrôle des services vétérinaires, on fait comme les soeurs à Chalais : on trouve une recette qui n’utilise ni lait ni oeuf.
Mais Jésus ne nous dit pas : # Courage fuyons #. Il dit : # Vous tous qui ployez sous le fardeau prenez mon joug #. Jésus ne nous dit pas de fuir le fardeau ou le joug. Il nous dit de prendre ce fardeau avec lui. Le joug dont parle Jésus est comme tout les jougs palestiniens d’alors, un joug biplace. Un joug fait pour deux boeufs. Et l’un de ces boeufs, c’est Jésus qui s’y est déjà attelé, et si nous le voulons, le deuxième sera nous.
Parce que l’évangile est fait pour des hommes. Non pas pour des hommes qui veulent fuir, mais pour des hommes qui veulent être debout. Non pas fuir le monde, mais embellir le monde. La bonne nouvelle, c’est que Dieu sait ce que veut dire que ployer sous le fardeau quand on veut embellir le monde, et parfois même quand on veut simplement survivre, et qu’il est descendu du ciel porter ce fardeau avec nous. Et cela change tout. C’est comme si Dieu prenait le mug du juriste sur lequel il y marqué : Moi, je connais par coeur tout le code du travail. Toi, c’est quoi ton super pouvoir ?
et qu’il le donnait à notre chef scout. Et bien, nous chrétiens, nous avons un super pouvoir. Nous sommes libres devant la loi. Saint Jacques dit : non pas esclaves de la loi, mais libres sous le régime de la grâce. Car ce n’est pas devant la loi que nous serons justifiés, c’est devant Dieu en qui nous croyons et qui est descendu du ciel pour vivre avec nous. Ce n’est pas devant Jeunesse et sport que le chef scout est justifié : c’est devant son créateur. Et ce n’est pas devant le code du travail que le salarié est justifié : c’est devant la Parole de Dieu en qui il a cru. Et il y a quelque chose pour nous qui au-dessus de la loi, que les normes européennes, que les règlements intérieurs, c’est Dieu, en qui nous avons foi et qui justifie celui qui a foi en lui. Et parce que nous ne cherchons ni dans la loi ni dans les normes notre justification, nous sommes libres devant elles. Et mieux, nous devenons capables de les accomplir. Notre super pouvoir, à nous chrétiens, c’est la grâce de la liberté. Notre justification ne vient pas d’une loi extérieure, c’est comme dit saint Paul dans la deuxième lecture, une loi intérieure : qui jaillit librement des profondeurs de notre âme, épouse les mouvements de notre coeurs, elle illumine notre intelligence. C’est l’Esprit Saint, qui respire en nous. Le joug reste le même et le fardeau identique : ce sont toujours les mêmes normes et les mêmes formulaires à remplir, mais par l’Esprit Saint qui habit en coeur, le poids de la culpabilité n’existe plus, le poids de la solitude n’existe plus, le poids de la justification n’existe plus, le poids du rendement économique n’existe plus, le poids ,de l’efficacité et la tyrannie du succès n’existe plus. Oui, nous sommes pécheurs, nous l’avons reconnu devant Dieu et Dieu nous a dit : je te pardonne, sois libre. Oui, nous sommes épuisés par le travail, nous pleurons devant Dieu et Dieu nous a dit : même sans le formulaire B306, je t’aimerai. Nous sommes anéantis par le poids du jour et la chaleur de midi, par nos démarches qui n’ont aboutis à rien sinon à un guichet fermé et Dieu nous dit : Viens à moi, toi qui ploie sous le fardeau et tu trouveras le repos car le joug que je porte avec toi, je le rendrai léger et facile à porter parce que moi je suis doux et humble de coeur. Et quand mon chef scout affiche son numéro de SOS enfants battus devant les enfants dont il a la charge, ce n’est plus une occasion d’humiliation pour lui. ;Il le fait dans la liberté des enfants de Dieu. Parce que lui aussi a un super pouvoir : il a déjà réussi sa vie. Il a déjà réussi sa vie parce que Dieu l’a aimé. Et nous aussi, Dieu nous a aimé. Nous nous tournons maintenant vers lui et nous nous préparons à lui rendre grâce.